Welcome to Elk ! – Si l’eau-de-vie m’était contée

Derrière sa direction artistique colorée, Welcome to Elk ! nous surprend par sa verve et sa science de la narration, entre fiction et réalité.

Il n’y a pas si longtemps, on s’est demandé ce qu’il restait des développeurs dans un jeu, une fois que leur travail dessus était terminé. Tout ce qui a lieu au jeu en lui-même, évidemment, mais ces traces-là s’effacent sous une patte qu’on attribue au studio de développement dans son ensemble, et pas à un individu en particulier ; malgré la présence de figures créatrices reconnues à la direction, lorsqu’il n’est pas question d’un unique développeur, les jeux sont avant tout une œuvre collective. Les easter eggs sont peut-être la marque la plus évidente d’une présence extérieure à la diégèse : un clin d’œil qui fera référence à un titre précédent du studio, par exemple, ou l’utilisation en jeu de photos de membres de la famille de l’équipe. Même alors, et tant que la pratique du making of ne se sera pas développée dans l’industrie, on n’en saurait rien. Si les jeux autobiographiques trouvent de plus en plus leur place dans un marché qui flatte avant tout l’utilisateur.rice, le réel n’a souvent qu’une place indirecte dans la production actuelle. Titre détonnant sur bien des aspects, Welcome to Elk ! y est à l’inverse totalement perméable et, sous ses airs d’expérience narrative rigolarde et légère, se révèle comme un drôle de jeu innovant et très attachant.

« Si la bière est finie, on est parties »

Frigg, fille de Morten, arrive sur l’île d’Elk – « élan » en anglais, ça aura son importance, relative, dans la suite des évènements. C’est Jeppe, un bonhomme au visage mangé par sa barbe, qui l’a conduite par bateau depuis le continent. Elle est venue pour travailler comme menuisière aux côtés de Jan, un vieil ami de son père, et de la femme de celui-ci, Ingrid. Avant même de s’installer dans la bicoque qui lui a été allouée, un arrêt par le bar local, The Hermit, s’impose. C’est le lieu de rendez-vous de tous les habitants de l’île, la taverne où chacun, chaque jour ou presque, vient faire un tour pour échanger sur leur quotidien partagé, autour de la bière maison. Ce jour, on fête Mister Nolan, dit le Vieux Brasseur, industriel décédé et feu propriétaire de l’usine de bières désaffectée dont les cheminées pourrissent dans un coin de l’île, seule trace des activités commerciales depuis révolues d’Elk. Toutes celles et ceux que Frigg croisera au fil de son séjour sont là, de la petite Freddie à ce gros con de Leeroy, qui fera une apparition remarquée. Après un défi dansé bienvenu (évidemment jouable), meilleur remède pour briser la glace, et quelques shots avalés à chaque erreur, Frigg rentre du mieux qu’elle peut se coucher. Cette nuit sera la première d’une série marquée par de bien étranges rêves.

Welcome to elk

Welcome to Elk ! est le deuxième jeu du studio danois Triple Topping, ce qui peut expliquer l’approche non conventionnelle à l’œuvre. Le projet a en tout cas tapé dans l’œil de partenaires bien établis : Kowloon Nights, fond de soutien aux développeurs indépendants (Sea Salt, Spiritfarer, le prochain Garden Story tout choupi), mais également le Danish Film Institute, qui n’a pas eu d’autres choix que de s’intéresser au jeu vidéo après le succès des productions en provenance de Playdead, la fierté nationale. Il faut dire que le trailer intriguant, avec son extrait tiré d’un entretien filmé, pour de vrai avec une vraie personne, donnait des indices sur la nature hétérogène du jeu. Triple Topping en a fait son étendard, revendiquant l’aspect « basé sur des faits réels » sans pour autant verser dans une célébration naïve de l’authentique, du terroir. Ce qui ressort des 4h et quelques passées sur l’île d’Elk, c’est qu’un entre-deux est possible, quelque part entre la fiction et l’approche documentaire, qui s’éloigne de l’idée qu’on peut se faire des jeux « inspirés de », déprimants voire un peu chiants. Au contraire, ici, on n’a pas peur de raconter des histoires tragiques car c’est la bonne humeur et un humour décalé particulièrement efficace qui mènent le tout.

É(v)lan !

Chaque jour, Frigg va se réveiller, intriguée par les rêves qu’elle fait et qu’elle attribue à la bière, prête à commencer son travail à l’atelier de Jan. Sauf que tout ne se passera pas comme prévu, bien au contraire, et c’est à peine si on y mettra le pied dans les premiers jours. L’île et le village ont beau être minuscules, il s’y passe toujours quelque chose et l’aide de la jeune femme devient vite indispensable. Une nouvelle aventure par jour, c’est le programme qui se déroulera, toujours inattendu, en compagnie d’un ou plusieurs habitants. Une étrange galerie, pour sûr, dans laquelle on trouve Anders, le mec un peu bizarre qui vit dans une grotte aménagée avec sa lapine Klumben, persuadé que tous ceux qui vivent ici sont morts ; ou encore Sue, la maîtresse d’école pour la seule enfant d’Elk, qui carbure à la bière et vit dans une ivresse constante. Ce n’est un secret pour personne, elle a des cachettes à bouteilles un peu partout, dans une valise abandonnée contre un lampadaire ou sous une pierre près du ruisseau. Si les extravagants ressortent, la plupart des iliens sont calmes et attentionnés, à l’image de Beth. Jusqu’à ce que celle-ci nous demande de construire un piège à écureuils.

Welcome to elk
Notez la présence, indispensable, du Phoque Approbateur

Frigg sera amenée à participer à différentes activités, souvent pour se détendre, parfois pour rendre service. Elles se présentent sous la forme de mini-jeux à la prise en main et aux règles simples, qui, la plupart du temps, appellent à notre sens créatif plus qu’aux réflexes : assemblage de visages sur ballon, création d’une façade de bar, mini-golf inspiré par les copains de Triband, développeurs voisins de What the golf ?… Le chant, en particulier, sort du lot et rappelle sur le principe l’improvisation du morceau dans Sword and Sorcery EP. En duo, la personne qui nous accompagne reprend notre errance vocale à quatre touches, et le résultat est immanquablement touchant – moins une preuve de notre talent inné pour la composition que de la réussite du game design. Associés à ses airs de cahiers de dessin dont seuls les éléments importants auraient été coloriés, ces mini-jeux inscrivent Welcome to Elk ! dans la lignée des jeux-jouets, à la Katamari Damacy ou Donut County, où le plaisir de l’interaction simple vaut pour lui-même. Et il y en a des choses sur lesquelles cliquer afin de les voir bouger, faire un bruit rigolo ou déclencher une réaction de Frigg. Mais ces touches de gameplay, minimales, ne sont pas gratuites pour autant. Elles servent avant tout à mettre en avant les histoires que le jeu nous raconte, son cœur démultiplié.

Elk me up inside

Très vite, grâce à une écriture des dialogues ciselée (et une traduction très appréciable, malgré l’oubli de quelques mots et la présence de quelques accrocs au niveau des bulles), l’ambiance d’Elk se matérialise, en même temps que Frigg y prend ses marques. Tout le monde se connait, tout se sait dans l’instant, un sentiment de communauté resserrée naît aisément des échanges auxquels on assiste. Crédibles dans leurs nuances de caractère, certains habitants vont se confier à Frigg, lui contant leur histoire ou celle d’un des voisins. Ces moments de narration, tout comme les situations que va vivre Frigg, directement impliquée ou par procuration, ont la particularité d’être tirés d’histoires vraies. L’équipe de Triple Topping a pris note, de la bouche des protagonistes ou de témoins proches, desdits événements et les a adaptés à son univers de fiction, changeant noms et détails, en un ensemble homogène. Certaines de ces histoires sont drôles, d’autres moins, parfois même tragiques, et si l’ambiance générale baigne dans la bienveillance, des thématiques dures, comme l’intimidation sexuelle ou la mort d’un proche, sont abordées. Assumant l’univers de David Lynch comme référence claire, nommée même, l’étrange s’invite rapidement dans l’équation, et l’ombre de Twin Peaks se fait proche parente.

Welcome to elk

C’est dans cet indistinct commun, ces rêves à l’air trop vrai, ces fantômes croisés sans prendre garde, que Welcome to Elk ! prend une autre dimension. À chaque réveil, Frigg trouve sur sa table à manger une bouteille, à l’intérieur une lettre qui nous raconte une histoire. Apparaissant parfois après, parfois avant un événement en jeu, ces récits semblent raconter la version originale des histoires adaptées au sein de l’intrigue. En fait, les histoires, presque des légendes, qu’on nous raconte, sont présentes sous deux, voire trois formes : la mise en jeu à laquelle on participe, les lettres (présentes également sur le site du jeu) et les quelques témoignages filmés/enregistrés et accompagnés par des dessins, au même titre que certains personnages. Ces multiplications, à la fois des narrateurs, des versions des faits et des médiums (lecture, film, interaction) nous permettent de mettre en perspective les histoires lues, entendues, et de prendre un peu de distance. Triple Topping nous prend à témoin : nous sommes, il faut qu’on en ait conscience, ceux à qui sont racontées les histoires, et notre rôle est aussi important que celui des narrateurs.rices. Par une autre approche, Where The Water Tastes Like Wine, de Dim Bulb Games, nous plaçait déjà dans la peau d’un passeur d’histoires. Ici, on est avant tout auditeur, mais les rôles peuvent s’inverser à tout moment. L’épilogue du jeu, plutôt conçu comme l’acte 4 d’un conte à écrire, est à ce titre étonnant et parfaitement logique. Bien joué, Triple Topping.

Welcome to Elk ! a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur. Il est également disponible sur One.

S’intéresser aux histoires de personnes existantes et les raconter par le prisme du jeu est une occasion pour Triple Topping de célébrer la bizarrerie de nos vies, qu’on pourrait vite estimer banales. Passerelle entre la fiction et le réel, à la fois jeu sur le partage d’histoires et commentaire sur lui-même, Welcome to Elk ! surprend, charme, fait rire et pleurer, tout cela en 4 heures qui filent comme un conte bien raconté. Une jolie réussite.

Le Bon

Drôle, triste et tendre

Une science du dialogue fine

La traduction, dans le ton

"Quand je clique, ça fait pouic, j'aime bien"

Longueur idéale

Accessible aux joueurs et non-joueurs (à partir de 12, 13 ans)

Le Pas Bon

Les transitions, notamment sonores, un peu brusques

Quelques ratés niveau traduction et bulle de dialogue

On aurait bien aimé pouvoir rejouer librement aux différents mini-jeux

Seastrom
Seastrom

C'est la Loire qui coule dans les veines de Seastrom, mélangée aux subtilités de la vaporwave. Possibilité de l'amadouer en lui parlant Dreyer et Digimon.

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