Life is Strange : True Colors – Le prisme des émotions humaines

Life is Strange : True Colors, sorti le 9 septembre dernier, avait la lourde tâche de concilier une recette vidéoludique connue, mais qui marche et un renouvellement attendu car nécessaire. Et le studio Deck Nine Games s’en est vraiment bien sorti.

Avant toute chose, un petit rappel sur la licence afin de resituer la spécificité de cet épisode 3 qui ne dit pas son nom. Les jeux estampillés Life is Strange sont tous édités par Square Enix, mais ça se complique côté développement. Life is Strange 1 (sorti en 2015), Les Aventures Extraordinaires de Captain Spirit (2018) et Life is Strange 2 (2018) sont des créations de Dontnod Entertainment, studio français qui s’est détaché de Square Enix par la suite pour réaliser Vampyr (édité par Focus Entertainment, anciennement Focus Home Interactive), Tell Me Why (édité par Xbox Game Studios) et enfin Twin Mirror en solo. À savoir que Les Aventures extraordinaires de Captain Spirit est un jeu gratuit d’une à deux heures qui contextualise l’univers dans lequel se déroule Life is Strange 2, un genre de spin-off qui fait office de préquelle. Jusqu’ici, ça va, c’est plutôt clair. 

Sauf qu’entre Life is Strange 1 et le « package » Life is Strange 2 + Les Aventures Extraordinaires de Captain Spirit, sort Life is Strange : Before the Storm (2017), préquelle qui se déroule 3 ans avant les événements de Life is Strange 1, centrée sur le personnage de Chloé Price, et surtout développée par Deck Nine Games. Il se trouve que, Dontnod étant occupé sur Life is Strange 2, Square Enix a donc choisi un autre studio. Le travail de Deck Nine Games semble avoir plu car c’est eux qu’on retrouve aux manettes de ce Life is Strange : True Colors.

Les présentations terminées, passons à mon ressenti pré-jeu, car ça a été assez compliqué pour moi de l’aborder avec du recul. En effet, le premier Life is Strange possède une place spéciale dans ma culture vidéoludique. Comme je l’expliquais ici ou ici, c’est par lui, par Firewatch et par Her Story que j’ai remis en question ma vision du jeu vidéo il y a quelques années. Je veux dire par là que j’ai réussi à comprendre que le jeu vidéo restait du jeu vidéo même avec une faible participation directe du joueur ou de la joueuse dans ce qui se déroule à l’écran. Un peu à la manière d’un film d’enfance qu’on a comme « doudou », il était difficile voire impossible pour moi, que Life is Strange : True Colors dépasse son aîné même en étant parfait. Au-delà de ça, c’était aussi l’appréhension de voir une licence chère à mon cœur s’effondrer à cause d’un possible épisode de trop. Alors qu’est-ce qu’il vaut justement cet épisode ?

true colors haven springs
Pas dégueu Haven Springs.

La vie en rose enfin presque

J’ai débarqué dans True Colors comme Alexandra (Alex) Chen débarque à Haven Springs : avec optimisme, espoir, et un brin d’inquiétude. J’ai expliqué au-dessus pourquoi s’agissant de moi, mais quid de ces sentiments chez l’héroïne ? Hé bien, on découvre rapidement la raison de sa venue dans cette toute petite ville du Colorado. La jeune femme que l’on incarne a un passé houleux, baladée d’une famille d’accueil à une autre, prisonnière de services sociaux distants et d’orphelinats brutaux, et surtout privée pendant longtemps de tout lien avec son grand frère, Gabe. Les deux avaient perdu contact suite à l’envoi de ce dernier en EPM (établissement pénitentiaire pour mineurs, juvy en anglais) et chacun avait poursuivi sa vie de son côté. Mais en bon grand frère protecteur qu’il est, Gabe n’a jamais abandonné l’idée de retrouver sa sœur et, 8 ans après leur séparation, il réussit et l’invite à le rejoindre à Haven Springs. La rencontre arrive très vite et on constate que ces années passées loin l’un de l’autre n’ont pas affecté le moins du monde le lien puissant qui devait exister entre eux à l’origine. 

Une joie d’autant plus éclatante qu’elle se déroule dans un cadre idyllique. La bourgade d’Haven Springs possède les traits de la parfaite petite ville américaine. Celle-ci est nichée entre les montagnes, traversée par un cours d’eau claire et à quelques dizaines de mètres de vastes forêts. Une carte postale quasi-parfaite, au point d’avoir des faux-airs de paradis perdu. L’effet est frappant car bien mis en valeur par la qualité surprenante des graphismes durant toute l’aventure : les reflets de lumière, les détails dans les paysages comme dans les bâtiments et évidemment des couleurs sublimées. Bref True Colors est beau et ça régale.

true colors visages
Une « smirking face » des plus intrigantes.

Mais ce qui frappe le plus, c’est le travail réalisé sur les visages. Ainsi, quand Gabe présente à Alex les personnes dont il est proche, puis dans le reste du jeu, c’est un plaisir de lire dans les traits des visages l’émotion transmise. Silence gêné, sourire en coin, colère soudaine, les habitants d’Haven Springs, ou en tout cas les principaux, prennent vie à chaque dialogue. Un vrai bond en avant quand on se rappelle les échanges trop stoïques du premier Life is Strange. On doit cet accomplissement à un bon boulot de motion capture couplé à un excellent doublage anglais (si ça vous freine, sachez quand même que le jeu a été aussi doublé en français et que c’est de très bonne facture). 

Alors, à l’instar d’Alex, on se dit qu’on va être bien ici, dans ce coin paisible, avec un frère comme Gabe à nos côtés. Ce dernier, charmeur, gaffeur, mais débrouillard, a clairement gagné le cœur des habitants de la ville. Comme dirait ma grand-mère : “il a du bagou, mais c’est un gentil”. Sauf que vous le savez, on est dans Life is Strange et la licence fait plus dans le doux-amer que dans le feelgood. Ça ne pouvait donc pas durer. À peine un jour après son arrivée et quelques péripéties, Alex assiste à la mort tragique de son frère. L’accueil chaleureux laisse place à un deuil pesant, mais partagé par presque tous. Les circonstances du décès font planer un doute, et de là, tout va s’accélérer. Alex va donc mener l’enquête aux côtés de Steph (amie de Gabe et personnage croisé dans Before the Storm) et de Ryan (meilleur ami de Gabe) non sans leur dévoiler un secret qu’elle n’avait révélé jusque-là qu’à son frère : elle est atteinte d’hyperempathie. Oh tiens surprise, il s’agit du pouvoir de True Colors.

Charlotte, en colère, pleure la mort de Gabe mais pas que…

Vraies couleurs et faux-semblants

Évidemment, lors de l’annonce de Life is Strange : True Colors, la mécanique d’empathie avait fait un peu sourire. J’étais le premier à être dubitatif en voyant qu’avoir un minimum de capacité émotionnelle allait être assimilé à un super pouvoir. Sauf qu’il s’agit ici d’hyperempathie, une version premium qui permet à Alex de lire les émotions de façon parfaite. Chacune apparaît sous la forme d’une aura colorée : rouge pour la colère, bleu pour la tristesse et violet pour la peur. Mais ce n’est pas tout, puisqu’elle est aussi capable de lire les pensées qui y sont liées. Cela peut-être très trivial, en écoutant ce à quoi pense une habitante assise sur un banc ou un mineur inquiet, mais c’est surtout ce qui va nous permettre d’en découvrir plus sur la mort de Gabe, ou de venir en aide à différents personnages qui semblent soudainement envahis par une émotion spécifique. 

C’est principalement lors de ces phases qu’on va se mettre à sonder les objets et en retirer les souvenirs liés, afin de bien saisir les émotions de la personne avec laquelle on empathise. Le cheminement sera à chaque fois le même : on doit trouver un objet dans la pièce, l’approcher, entendre un court dialogue lié à celui-ci et passer au suivant. Une fois que tous ont été captés, on a alors les clés pour retourner voir la personne et régler son problème émotionnel. Une manière d’offrir des petits flashbacks audios sans couper le rythme du jeu. Son pouvoir pourrait se limiter à ça, mais il va même plus loin lorsqu’Alex se rend compte qu’elle peut aussi “aspirer” les émotions de celles et ceux qui en sont piégé(e)s. Un acte qui n’est pas sans conséquence et qu’il faudra forcément mesurer mais ça, ça sera à vous de le découvrir.

true colors objets
On sélectionne le souvenir pour avoir le petit flashback.

Puisqu’on parle de conséquences, parlons des choix. C’est après tout l’un des moteurs de la saga depuis le départ. On les retrouve dans les dialogues où ils viendront personnaliser les échanges d’Alex avec les personnes qu’elle rencontre. Une réponse drôle ou une réponse sérieuse, une remarque froide ou un commentaire sarcastique, bref, du “superficiel” en apparence. Je dis bien en apparence car celles et ceux qui ont joué à d’autres Life is Strange le savent, on retrouve à la fin de chaque chapitre (car oui le jeu est découpé en chapitres, mais on reviendra sur ça) un comparatif sur des choix effectués et cela comprend aussi des décisions faites dans les dialogues. Même sans ça, la superficialité est relative, car c’est ce qui donne son humanité aux échanges et nous immerge davantage au sein de l’aventure.

À côté de ces petits embranchements, on retrouve les fameux moments de décisions cruciales. Ces instants où deux voies s’offrent à nous, et où le choix de l’une ou de l’autre a un impact direct et irrémédiable sur la suite de l’histoire. Pour rappel, dans le premier Life is Strange, il s’agissait des passages où Max ne pouvait pas revenir dans le temps avec son pouvoir après avoir pris une décision. Dans True Colors, non seulement ces moments sont moins nombreux, mais je trouve aussi qu’ils sont moins forts dans leurs conséquences. Cela impacte dans le même temps la sensation de puissance du pouvoir d’Alex. Un effet un peu “gadget” là où les rencontres et les personnages nous affectent directement. D’après moi, l’une des principales raisons est peut-être à chercher du côté du rythme de l’intrigue.

I choose you, Steph !

Quand l’intrigue en pâtit

Le fil conducteur de la mort de Gabe et l’enquête qu’il y a autour sont bien sûr un prétexte pour qu’Alex l’hyperempathique aille creuser dans ses propres sentiments. Sauf que, focalisée sur les circonstances du drame et sa volonté d’aider les proches de son frère, qui sont aussi devenus les siens depuis, elle va en quelque sorte mettre en pause son deuil et l’acceptation de la mort de Gabe avec. Que ça soit dans l’excellent chapitre 3 où True Colors se mue en petit RPG ou lors de la fête annuelle de la ville et ses nombreuses distractions, Alex s’offre des instants de répit émotionnel. Fatalement, ces moments nous détachent du fil conducteur qu’est l’enquête et celle-ci perd en intensité. La faute aussi, d’après moi, à un changement majeur : l’abandon du format épisodique.

Jusqu’ici, les jeux Life is Strange sortaient par épisode comme c’était le cas de toutes les séries avant l’ère Netflix. Life is Strange 1 était découpé en 5 épisodes, pareil pour le 2 etc. Alors oui, Deck Nine a quand même découpé True Colors. Les chapitres font office d’épisodes, mais la décision de tout sortir en une fois altère le côté “cliffhanger” des transitions où on devait attendre plusieurs mois le nouvel épisode. La raison est sûrement double. D’une part, la durée du jeu, entre 10h et 13h, là où le 1 faisait dans sa totalité entre 14h et 18h, et le 2 entre 16h et 20h. Cela rend plus logique l’idée de tout condenser en un seul jeu. D’autre part, le rythme global, puisque True Colors est beaucoup plus dans le contemplatif que les autres épisodes. Les changements de chapitres sont moins théâtraux et on aurait moins eu cette hype qui avait pu exister pour la sortie de l’épisode 5 de Life is Strange 1 par exemple. On pourrait aussi rajouter une troisième raison qui serait que ça a poussé le prix du jeu à 60 balles là où les autres finissaient à 30 ou 40 euros une fois tous les épisodes sortis, mais je suis certain qu’il s’agit là d’une malencontreuse coïncidence.

true colors choix chapitres
À l’instar des autres Life is Strange, on pourra rejouer les chapitres en allant jusqu’à sélectionner les scènes, pas mal pour la chasse aux succès.

Pour revenir sur l’aspect contemplatif, j’ai parlé au début de la critique des graphismes, mais il y a une autre variable qui joue énormément : la musique. Composante-clef de la licence, elle est dans ce nouvel épisode encore une fois de très haut niveau. On retrouve principalement Angus & Julia Stone, mais aussi quelques titres d’autres gros noms du milieu à savoir Radiohead, Kings of Leon ou encore Gabrielle Aplin. Les sonorités folks dominent et font écho aux paysages qui nous entourent. Des odes à la tranquillité et aux petits bonheurs de la vie de tous les jours, comme quand on déguste une bière fraîche en regardant le soleil se coucher. Je pense d’ailleurs que c’est quelque chose qu’on retrouvera beaucoup le 30 septembre dans la petite préquelle bonus centrée sur l’arrivée du personnage de Steph, batteuse et férue de musiques diverses, à Haven Springs.

Quoi qu’il en soit, mis à part le format, Life is Strange : True Colors conserve le cœur de ce qui a fait le succès de la licence. On l’a vu juste avant avec la musique, un peu plus haut avec les choix et le focus sur les relations entre les personnages. Plus que ça, c’est aussi la capacité des différents jeux à camoufler derrière la couche hipster tendance teenage movies des propos de fond percutants. Des thématiques récurrentes et communes, comme le deuil, l’introspection, la complexité des relations humaines, et d’autres plus spécifiques. Dans True Colors, le sujet principal est la gestion des émotions humaines, mais on y trouve aussi dépeints la réalité de nombreux orphelinats, le cynisme des multinationales ou encore l’effet de maladies incurables, qu’elles soient mortelles ou non. Ces sujets sont là, parfois abordés frontalement, parfois plus indirectement, mais ils participent à la maturité et à la qualité de ce nouvel épisode.

true colors kings of leon

Life is Strange : True Colors a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur. Il est également disponible sur consoles.

À mes yeux, Life is Strange : True Colors est un peu à Life is Strange 1 ce que Telling Lies a été à Her Story, c’est-à-dire un bond en avant graphique tout en conservant une structure de gameplay identique. Mais là où ça avait été un peu préjudiciable à Telling Lies, c’est ici un gain substantiel. Que ce soit au niveau de l’immersion dans la ville ou l’humanité qui transparaît des personnages, True Colors est captivant. C’est dommage que le jeu souffre d’une histoire aux choix pas assez cruciaux, y compris dans le dernier chapitre et que la mécanique d’hyperempathie soit sous-exploitée. Pas de quoi éclipser une aventure mature qui, comme chaque épisode de la licence, se vit plus qu’elle ne se joue.

Le Bon

Un bond en avant graphique pour la licence

Des émotions humaines que l'on ressent ET que l'on voit

Des thématiques variées et matures

Des musiques splendides

J'ai fini Arkanoïd sur la borne avec 535190 points

Le Pas Bon

Format réellement épisodique abandonné

Une intrigue principale qui s'essouffle

Un pouvoir qui aurait mérité d'être plus exploité

Veltar

Joueur de jeux vidéo qui aime la politique. Du coup j'écris surtout des trucs qui parlent des deux. Côté jeux : Stratégie, Metal Gear Solid et indés en pixel art. Consommateur régulier de séries TV et de films.

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