Telling Lies – Pourquoi Her Story le rend moins bon

Telling Lies n’est pas la suite de Her Story. Pourtant, il raconte des tas de choses qui méritent d’être écoutées et regardées. Telling Lies est un ovni vidéoludique. Mais Telling Lies a un passif dont il ne peut se défaire.

Les héritages sont souvent des poids lourds à porter. Et on en a un parfait exemple ici avec Telling Lies. Car son créateur, Sam Barlow, n’est autre que le père de Her Story. Quand bien même le nouveau jeu édité par Annapurna Interactive n’est pas une suite, tout dans son gameplay transpire la volonté de pousser plus loin les sensations procurées par Her Story. Un pari osé quand on sait les effets qu’a eu ce dernier sur le medium vidéoludique. Il fallait donc à la fois concrétiser et renouveler. Et il était temps de voir ce que valait Telling Lies, expérience narrative sortie le 23 août dernier sur PC, MacOs, et iPhone. Un jeu qui fait tout pour ne pas trahir l’idée originale dont il émerge. Le tout avec un brin de modernité. Hélas ?

Virtualisation efficace

Le concept de Telling Lies est assez simple : la jeune femme que l’on incarne (plus ou moins mystérieuse au début du jeu) s’installe devant un ordinateur et l’écran qu’elle observe devient directement notre écran de jeu. Je m’étais d’ailleurs récemment posé la question de la qualification des jeux de ce type, souvent classés comme « simulation » un peu par défaut. Mais c’est un autre débat que j’invite cependant à poursuivre en commentaire ou sur notre page Twitter.

Quoiqu’il en soit, il ne faut pas longtemps avant que le cœur du jeu écarte ces considérations. Quelques documents et dossiers apparaissent, qu’il est intéressant de patiemment consulter afin de ne pas se perdre plus tard, une fois Telling Lies véritablement lancé. Puis le tout démarre avec la prise en main du logiciel qui doit nous servir à démêler une histoire apparemment complexe. Mêlant complots, écologie et sentiments.

L’intégration du bureau d’ordinateur comme environnement est vraiment bien foutu et j’ai personnellement passé un petit moment à cliquer un peu partout espérant voir apparaître un dossier caché ou une fonctionnalité secrète. Mais en vain. Toujours dans cette idée de virtualisation, on a même la possibilité de jouer au Solitaire tel un étudiant d’amphi privé de WiFi.

solitaire telling lies
Solitaire et bureau d’ordi. En fond, presque invisible, le visage de Karen, que l’on incarne

En clair, tout est fait pour effacer subtilement la frontière entre l’intrigue et le joueur. Et de ce point de vue, c’est un sans faute. A tel point que les petits événements qui ont lieu derrière l’écran dans le jeu auront tout de petites surprises agréables (mention spéciale au passage du chat). 

Très vite, on fait connaissance avec le logiciel vidéo qui doit servir à reconstituer l’ensemble des données. En guise d’introduction, la protagoniste initiale tape le mot-clé « amour » avant de s’estomper pour mettre le joueur pleinement à sa place. Des extraits vidéos apparaissent et ainsi débutent de longs moments de visionnage.

Mi-jeu, mi-film, et re mi-jeu derrière

La frontière est depuis bien longtemps poreuse entre jeu vidéo et cinéma ou série télé. Il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver ici des acteurs et actrices. Cependant il est toujours très agréable de constater le choix de grands talents. Les gens de goût auront ainsi reconnu Clémentine de Westworld, ou Angela Sarafyan dans la vraie vie de la réalité véritable. Son nom se révèle être un élément important de l’intrigue donc j’en reste là niveau info, mais elle offre une performance d’actrice tout aussi convaincante que dans la série SF de HBO. Et ses compères qui occupent le plus de temps sur l’écran qu’on nous offre rivalisent en justesse. 

A tel point que cela devient difficile à occulter dans ce qui fait Telling Lies : la façon dont les acteurs et actrices jouent a un impact puissant sur ce que ce jeu vidéo propose.
En nous immisçant dans le quotidien parfois banal des personnages, on nous pousse immanquablement à nous attacher à certains d’entre eux, à les comprendre, à les repousser, bref, à naviguer entre des tas de sentiments contradictoires. Plus on s’imprègne des liens parfois inattendus, plus on a l’envie d’en découvrir plus. 

Logan Marshall-Green Alexandra Shipp
Les très convaincants Logan Marshall-Green et Alexandra Shipp

L’attention portée aux personnages et aux dialogues n’est pas juste une composante de notre implication dans le jeu mais elle est un élément essentiel du gameplay.
On devine que l’attention y a une valeur différente. Une pub la capte pour l’utiliser à des fins commerciales. Dans Telling Lies, l’attention est récompensée par une forme de progression. Comme dans Her Story, l’absence d’une route narrative tracée de toute pièce force une gamification de l’attention. Un procédé que certains, j’imagine, trouveront révoltant, ou inintéressant. Alors que d’après moi, il s’agit d’une maîtrise efficace d’un moyen habile de raconter dans un jeu. 

Mais attention, si les séquences filmées s’accaparent la majeure partie du temps, il ne s’agit pas de l’unique manière dont Telling Lies se laisse approcher. Il faut analyser et gérer ces séquences. Les joueurs de Her Story ne sont pas dépaysés. Les classeurs compulsifs, adeptes de l’organisation parfaite non plus. Cependant, exit le rangement à la main par miniature. Ici, le marque page est le nouvel allié. Pensez donc à l’utiliser après chaque séquence vidéo dès le début du jeu, au risque, plus tard, d’être perdu dans une jungle sans fin d’extraits qui vont souvent par paire.

Un système critiquable car un peu rébarbatif. Et surtout moins ludique que dans Her Story. Mais il s’agit, j’imagine, d’un choix motivé par la volonté de donner un coup de jeune et de toucher un public un peu plus large. A titre personnel, je pense qu’il s’agit d’une erreur stratégique dans l’analyse du public-cible mais bon…
(Cela fait bientôt 1 mois que Telling Lies est sorti et il semble s’en tirer à merveille. Tant mieux !) 
 

Trop réaliste ?

Her Story nous faisait contrôler un enquêteur qui passait en revue les interrogatoires subis par une jeune femme suite à la disparition de son petit ami. Là encore, en tant que joueur, on se retrouvait devant un écran virtualisé. Mais le dispositif n’avait rien de l’ordinateur dernier cri. Graphiquement on était plutôt de l’ordre de la VHS. Et c’était volontaire. Il y avait un cachet, un style unique à devoir rembobiner les différentes séquences et à tenter de les remettre dans l’ordre façon puzzle.

marque page telling lies
Difficile de s’y retrouver sans marque-pages et mots-clés persos. Vous êtes prévenus.

Là, Sam Barlow et son équipe ont fait la même chose, mais en propre. Et pour moi, impossible d’y retrouver le même feeling que dans Her Story. D’autant que le côté un peu haletant de la recherche du mot-clef déterminant pour résoudre un morceau d’histoire s’estompe vite. Parce que si le jeu d’acteur est quasiment sans fausse note, l’histoire en elle-même n’a rien de transcendant. Ce qui fait qu’on comprend hélas un peu vite le nœud principal, ce qui n’empêche pas quelques bonnes surprises heureusement.

La douceur d’Ava et la force de son optimisme, David et ses remises en question permanentes, ou encore Emma pleine de sentiments contradictoires… Chaque personnage offre une personnalité toute en altérité. D’accord, l’intrigue n’est pas exceptionnelle mais suivre la quasi normalité du drame humain raconté dans Telling Lies m’a procuré un étrange sentiment de satisfaction.

On se tient en équilibre sur la fine ligne séparant curiosité innocente et voyeurisme malsain. Les courts extraits au cœur de l’intimité des différents protagonistes nous montrent un tableau criant d’humanisme. Des êtres humains fragiles, anxieux, déterminés, amoureux, déprimés, rêveurs… Un spectre d’émotions qui parvient à donner du sens à un jeu différent. Un jeu dont on pourrait croire qu’il vise uniquement à faire du joueur un observateur complètement détaché. 

Au final Telling Lies est un excellent jeu, mais il échoue à être plus que ça un peu à cause de son illustre prédécesseur. Il est difficile d’éviter sans cesse la comparaison avec l’aspect coup de poing d’Her Story. Une comparaison regrettable tant les deux histoires diffèrent. Mais une comparaison inévitable.
En plus de cela, on peut regretter une intrigue travaillée mais plutôt convenue. Cela n’empêchant à aucun moment de se découvrir une passion étrange pour cette aventure humaine tout de même assez crédible. Une implication qui justifie en tout cas la place de Telling Lies parmi mes meilleurs jeux de l’année 2019.

 

Le Bon

Acteurs et actrices crédibles

Capacité à émouvoir

Questionne les rapports humains

Le Pas Bon

Intrigue trop vite comprise

L'inévitable héritage d'Her Story

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Veltar

Joueur de jeux vidéo qui aime la politique. Du coup j'écris surtout des trucs qui parlent des deux. Côté jeux : Stratégie, Metal Gear Solid et indés en pixel art. Consommateur régulier de séries TV et de films.

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