Chicory : A Colorful Tale – Je suis allé au Club Pinceau et Couleur, alors je lui ai écrit une lettre d’amour

Qui l’aurait cru, nous sommes dans une semaine à thème très spécifique : celle des jeux indés kickstartés par des studios basés à Vancouver et mettant en scène des animaux anthropomorphes. Profitez, c’est pas tous les jours. Le premier était Backbone, récupéré par les cool kids de Raw Fury, le second étant notre adorable Chicory: A Colorful Tale, développé par la toute petite équipe menée par Greg Lobanov (Wandersong), et édité par l’enfant du Flash qu’est Finji. Financé avec grand succès en septembre 2019 après avoir été présenté sous son titre de travail – Drawdog, qui finalement en disait plus sur le contenu du jeu que le définitif – , Chicory était surtout décrit comme un mignon jeu de coloriage, d’exploration et d’énigmes, appuyé par l’atout non négligeable d’une BO intégralement composée par Lena Raine. Et si ce bref résumé est somme toute assez juste, il est très loin de lui rendre honneur : Chicory réussit l’exploit d’être à la fois bien, bien plus que ça, et d’une simplicité remarquable.

Et c’était bien ma crainte, cette simplicité, que ce joli carnet de coloriage vidéoludique ne soit que ça, agrémenté de quelques énigmes pour le principe, et devienne terriblement lassant au bout de quelques heures, crainte qui avait été amplifiée par la démo, qui semblait un peu trop le réduire à cet aspect. Une quinzaine d’heures passées sur le titre, et une envie quotidienne d’y retourner – à laquelle je succombe systématiquement – m’ont convaincu du contraire : il n’en est rien. Mieux que ça, Chicory est en passe d’être mon jeu préféré de l’année, et haut le pinceau.

A Link to the Paint

Car la simplicité de Chicory est définitivement sa plus grande force. Le titre a beau multiplier les systèmes de jeu tout au long de l’aventure, ceux-ci restent toujours extrêmement intuitifs et surtout ne s’empilent qu’en de très rares occasions, gardant la grande majorité des séquences d’énigmes et d’exploration – on ne peut malheureusement pas en dire autant de certaines phases de plateforme, rares, mais plutôt imprécises – axées sur jamais plus d’une ou deux compétences, variant agréablement les situations, sans jamais les surcharger.

Mais venons-en au cœur du jeu. Contre toute attente, Chicory est probablement la variante la plus maligne et originale du Zelda-like qu’on ait pu voir ces dernières années. À l’opposé de titres comme Ocean’s Heart ou Edge of Eternity, qui copient-collent la formule de leur modèle – de manière très correcte, soit dit en passant – Chicory reste fidèle à sa proposition de jeu basée sur le dessin et le coloriage, et remplace les combats habituels de la formule Zelda old-school par des mécaniques et pouvoirs liés aux capacités du pinceau. La structure reste entièrement la même : notre petit chien est parachuté dans un petit monde ouvert, et dont le seul passage disponible mène à un donjon, qui débloquera une nouvelle capacité menant à un nouveau donjon, qui débloquera la capacité suivante, etc., si vous avez touché à n’importe quel Zelda vous voyez de quoi je parle.

Chicory carte
Les peintures faites durant le jeu sont reportées sur la carte et j’adore ce détail.

Et c’est réellement cette structure qui sauve le rythme du jeu. J’avoue avoir pris peur en voyant la durée de vie annoncée de 15-20h, et m’être demandé ce qui allait bien pouvoir se passer durant tout ce temps. Et ce qu’il se passe, c’est une aventure aux enjeux bien plus importants qu’on aurait pu le penser en premier lieu, avec de vrais bons personnages, une écriture toute en finesse – et bourrée de très bonnes vannes – et un propos particulièrement pertinent et touchant sur… roulements de tambours… la dépression. Ben oui, ce n’est pas Nintendo, on ne tue personne, c’est donc un indé qui parle de dépression. Bon je suis mauvaise langue, et Chicory aborde le sujet sous un angle assez original et traite de bien d’autres thématiques.

Car si la dépression est bel et bien abordée via le personnage de Chicory, la mentor de notre petit personnage – le mien s’appelle Tartines, et vous n’allez rien faire – , le titre aborde sans avoir l’air d’y toucher les sujets du syndrome de l’imposteur, de la culpabilité, du danger de mettre les artistes sur un piédestal et des relations déséquilibrées que cela implique. Un traitement particulièrement bienveillant, par les dialogues, évidemment, toujours extrêmement positifs sans jamais verser dans la mièvrerie, réservant un certain nombre de surprises – Greg Lobanov a d’ailleurs expliqué s’être amusé à donner des personnalités inattendues à certains animaux, détonnant volontairement avec leurs clichés – et de moments drôles ou de chiale, et par la musique. Bien sûr que j’allais parler de la musique.

Chicory câlin
Aaaaaaw

I bless the Raine

Lena Raine délivre avec Chicory l’album le plus fourni de sa discographie – 60 pistes, wouhou – et bien évidemment, c’est très très bon. Aucune objectivité de ma part sur le sujet, tout le monde a compris qu’on était ici dans le fan club du travail de Lena Raine, mais même en posant sa carte de groupie de côté, la bande-son possède quelques aspects très intéressants. À l’instar de Greg Lobanov, qui place beaucoup de lui dans son écriture et traite de sujets lui tenant à cœur, les compositions de Lena Raine pour Chicory ont un côté très personnel. D’une part, pour ces arrangements bien plus acoustiques que ce à quoi la compositrice a pu nous habituer récemment, qui renvoient à des albums persos plus obscurs et anciens – mais tout aussi cools – que son travail sur Celeste, en sortant les flûtes, clarinettes et guitares, aux sonorités souvent joyeuses et épiques.

Le thème principal en est un exemple flagrant, à mi-chemin entre air conquérant et comptine enfantine, avec ses très nombreux instruments à vent, percussions et claviers passant en un rien de temps de douceur à pur banger. Et je ne peux m’empêcher de voir dans ces sonorités – même si de grosses pistes électro peuvent venir accompagner certains boss – le discours que tenait Lena Raine il y a peu, sur sa lassitude de voir son travail résumé à Celeste, ainsi qu’un retour à ses débuts, voire son apprentissage de la musique, qui seraient joliment mis en parallèle avec la formation de notre porteur de pinceau. Et l’usage du vocaloid – déjà expérimenté sur plusieurs pistes de son plus récent Oneknowing – dans le morceau Song of the Wielders, me conforte dans cette interprétation, qui voit dans cette nouvelle bande-son un rapprochement avec le travail plus personnel de Lena Raine. Encore un peu plus touchant, c’est cette chanson de fin, aux paroles écrites par Greg Lobanov achevant son propos sur la peur d’échouer, le syndrome de l’imposteur, le regard des autres, mais aussi la possibilité de les aider à atteindre sa position plutôt que de rester dans cette posture d’artiste révéré et inatteignable – les dernières phrases sont de la grosse chiale pour ma part – et interprétée par Emi Evans. Oui, Emi Evans, interprète des incroyables morceaux de Keiichi Okabe pour NieR et NieR Automata, des titres particulièrement importants pour Lena Raine, autant d’un point de vue inspiration musicale que vidéoludique. Une piste très touchante, qui tient je pense une place toute particulière dans l’œuvre globale de Lena Raine, et rien que pour avoir permis son existence, Chicory a tout mon respect.

Une bande-son incroyable, une structure et un rythme maîtrisés, un propos important et bienveillant porté par une accessibilité à toute épreuve – le menu fourmille d’options de réglages, boss désactivables, vitesse de texte et de pinceau modulables, content warnings, les concepteurs ont pensé à tout et à tout le monde, même aux daltonien·nes (voir l’encadré de Zali) – : tout ceci est largement suffisant pour en faire un excellent jeu. Reste la petite cerise sur le gâteau. En marge de son aventure, Chicory regorge de petites activités annexes, sans la moindre incidence sur l’aventure ou la progression, juste pour le plaisir d’accomplir une petite tâche amusante. Ça ira de la toile, du bâtiment ou du ciel à peindre, de selfies à prendre avec différentes poses, de logos à concevoir, de petits meubles et objets de déco à disposer, d’instruments de musique jouables : rien de tout cela n’a d’utilité, mais apporte énormément à la bonne humeur qui infuse le titre et à cette philosophie du plaisir immédiat qu’entend proposer Chicory. Tout dans le jeu est agréable et amusant, que ce soit les mécaniques principales qui serviront durant la quinzaine d’heures de l’aventure ou cette petite activité de quelques secondes qui ne reviendra plus jamais, faisant de Chicory un jeu particulièrement reposant.

Et quand on ne voit pas bien les couleurs ?

Dans un article récent, Shift revenait sur les efforts d’accessibilité faits par nombre de jeux indés ces dernières années, parlant de sorte de point de non-retour quand les jeux ne prennent pas la peine de travailler sur l’ergonomie et le confort de l’utilisateur, ou de permettre un réglage au moins marginal de la difficulté. Je ne peux que m’identifier à 100% à cette remarque. En tant que daltonien, certains jeux utilisant des codes couleur précis me sont pour ainsi dire quasiment fermés, c’est par exemple le cas de The Witness de Jonathan Blow (bon courage pour finir la moitié des puzzles quand vous ne pouvez pas correctement discerner le vert du jaune). Le daltonisme, maladie génétique qui sous ses diverses formes toucherait jusqu’à 8% des hommes et 1% des femmes, est une donnée de plus en plus prise en compte par nombre de jeux utilisant diverses astuces pour combler la mauvaise perception des couleurs, par exemple en doublant une couleur d’un symbole, comme c’était le cas dans le récent Operation: Tango. Chicory est de ce point de vue exemplaire en faisant un pas de côté : à aucun moment ce jeu, pourtant basé sur les couleurs, la peinture et le dessin, ne vous ralentira ou ne vous pénalisera pour avoir choisi la mauvaise couleur, ou ne pas savoir discerner votre violet de votre mauve. J’ai regardé mon camarade Shift lors de deux de ses sessions de jeu et je n’ai jamais été ni perdu, ni confus, ni dubitatif vis-à-vis de ce qu’il fallait faire. Même si j’avais été atteint d’achromatopsie complète, j’aurais pu tout autant profiter du jeu que lui, et il me semblait important de vous le préciser. Zali

Chicory: A Colorful Tale a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur.

Adorable. Le meilleur terme pour décrire Chicory est : adorable. Sa revisite intelligente et originale du Zelda-like en fait un bon jeu ; sa bienveillance de tous les instants, dans son accessibilité, son écriture, ses mécaniques, sa musique ou ses tâches annexes en font mon jeu de l’année 2021. Achetez Chicory, jouez à Chicory, écoutez Chicory, offrez Chicory à vos potes, votre grand-mère, ce type là qui passe devant votre fenêtre, votre chien, soutenez Greg Lobanov et ses potes dans leurs futurs projets : Chicory est une petite merveille qui mériterait son succès pour le bien qu’il fait à son public et l’industrie.

Le Bon

C'est parfaitement adorable

Une revisite très intéressante du Zelda-like

L'incroyable BO de Lena Raine

C'est fort reposant

Le travail d'accessibilité est impressionnant

Une écriture toute en finesse et pleine d'humour

Le Pas Bon

Certaines phases de plateforme sont assez imprécises

Shift

Camélidé croisé touche de clavier et militant pro-MS Paint. J'aime les jeux indés à gros pixels, les platformers sadiques et les énigmes.

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