Amnesia : Rebirth – Allo Maman Bobo

Cinq ans après le brillantissime SOMA et faisant suite au beaucoup moins brillantissime Amnesia : A Machine For Pigs, voici venir Amnesia : Rebirth, le nouveau jeu horrifique de Frictional Games. Encore plus de folie, d’obscurité et de visions d’horreurs abyssales, dans le cadre pour le moins original de l’occupation coloniale de l’Algérie par la France, et en abordant le thème assez risqué de la maternité.

Il y a une dizaine d’années, le minuscule studio suédois Frictional Games avait donc calmé tout le monde avec son Amnesia : The Dark Descent, un jeu pionner dans le renouveau de l’effroi vidéoludique. Un jeu qui vous faisait errer, désarmé et en proie à des crises de folie de plus en plus intenses, dans un manoir effroyable peuplé de monstruosités non-euclidiennes. Se posant à rebours des jeux d’épouvante d’alors, qui se ruaient tous vers l’action pure et dure (on pense aux jeux de la série F.E.A.R ou aux épisodes 5 et 6 de Resident Evil), Amnesia proposait une ambiance délectable qui tutoyait les sommets de l’épouvante gothique. Cinq ans plus tard, avec SOMA, ils entendaient proposer une histoire de science-fiction désespérée au fond d’une station sous-marine angoissante, réponse existentialiste aux shooters spatiaux frénétiques à la Dead Space. Amnesia : Rebirth se trouve un peu au milieu du guet : essentiellement narratif, il s’évertue cependant à nous faire revivre les sensations glaçantes du premier épisode. Et, sur cette ligne de crête, il perd un peu l’équilibre.

Au temps des ineffables colonies cthulhéennes

Incarner une femme française enceinte qui vit des horreurs dans les ruines étouffantes du désert de l’Algérie coloniale : on ne peut pas dire qu’Amnesia : Rebirth ait choisi la facilité. À vrai dire, son scénario me semblait avoir au moins une chance sur deux de raconter absolument n’importe quoi, et aurait facilement pu tomber dans l’écueil d’une vision glamour de cette période, simple décor de sable à des jumps scares malvenus. Après tout, notre président n’a pas l’air tout à fait d’accord avec notre président sur la question, autant dire que la question est sensible. Ce contexte délicat courrait aussi le risque d’être évacué comme un simple prétexte et oublié au profit d’une quête plus intime et horrifique. Par bonheur, il n’en est rien.

Si le sujet principal d’Amnesia : Rebirth n’est pas (du tout) le fait colonial en lui-même, cette question est loin d’être mise sous le tapis. Son héroïne, Anastasie, est en effet présentée comme en forte rupture avec sa famille, la société, et même la loi, pour avoir épousé un autochtone algérien, Salim. Membre d’une expédition scientifique qui se conclut par un terrible crash d’avion au beau milieu d’un désert étouffant, Anastasie se retrouve séparée de son compagnon et de ses amis, condamnée à se réfugier dans des ruines où, semble-t-il, ces derniers se sont réfugiés en la laissant pour morte dans la carcasse de l’appareil. Rapidement, la piste de ces derniers va mener Anastasie à un temple interdit, et vous savez ce qui se passe dans ce genre de jeux quand on passe la porte d’un temple interdit : on obtient généralement des réponses traumatisantes à des questions qu’on ne souhaitait pas forcément se poser.

Amnesia : Rebirth sketchbook
La narration est variée et agréable.

C’est à peine un spoiler, tant la révélation est amenée rapidement au joueur (fin de la première heure sur la douzaine que vous prendra l’aventure), mais Amnesia : Rebirth a la particularité de vous faire incarner une femme enceinte, fait rarissime dans le jeu vidéo. Sujet central du scénario de cet épisode, la maternité est traitée avec tout ce qu’elle peut avoir de beau comme de tragique, particulièrement dans un contexte d’amour interdit (les divinités maléfiques qui essayent de vous trucider au passage n’aidant pas à simplifier la situation). Et même si, passé la surprise initiale, on voit très vite où le jeu veut en venir, Amnesia : Rebirth s’en sort plutôt pas mal à dépeindre un portrait de mère éplorée plongée dans une situation extrême. Le mérite en revient en partie à la narration très jolie, mélangeant dialogues, dessins et séquences oniriques, qui changent des seuls audiologs et notes trouvées dans des poubelles si communes dans ce type de jeu (il y en a aussi, mais elles ne constituent pas l’essentiel de la manière dont Amnesia : Rebirth se raconte). Mention spéciale aussi à la narration environnementale, oscillant entre l’angoisse des grands espaces vides et la terreur des cavernes étriquées et plongées dans les ténèbres. Et pour être honnête, heureusement que le dernier Frictional Games a ces atouts scénaristiques avec lui, parce que le reste est quand même un peu chiche.

Logique de train fantôme

Une fois de plus, Amnesia : Rebirth embarque dans cette mode un peu trop facile pour les jeux d’épouvante du train fantôme. Foin d’exploration ici, ou à peine : malgré des couches de maquillage pour donner le change, c’est bien un walking simulator pur jus qui vous attend ici. Plus encore que SOMA, qui était déjà largement narratif, Amnesia : Rebirth est une sorte de long film plus ou moins faiblement interactif, dont la trame principale sera essentiellement une promenade de salle en grotte, de réalité en cauchemar, de dimension horrifique en désert écrasant… essentiellement ponctué de dialogues (bien ficelés), des pensées de l’héroïne ou de la découverte de souvenirs venant incrémenter et éclairer l’histoire générale du jeu. Quelques séquences de fuite ou d’infiltration et des énigmes çà et là viennent ponctuer l’ensemble.

Cette structure ne me semble pas être un problème, après tout, SOMA avait à peu près la même. Néanmoins, Amnesia : Rebirth souffre d’un petit problème de rythme, et met vraiment un peu trop longtemps à démarrer réellement. Son intrigue aurait pu être ramassée et proposer moins d’événements redondants, et ne pas attendre deux bonnes heures avant de vous confronter à ce qui ressemble à la fin du tutoriel. Le peu de notions à comprendre est d’ailleurs une grande qualité du jeu, mais ne nécessitait pas un temps d’installation si long.

Amnesia : Rebirth statues
Le jeu propose quelques tableaux saisissants.

La simplicité d’Amnesia : Rebirth est d’ailleurs remarquable : au cœur du jeu comme de l’ensemble de la série, on trouve toujours la notion d’obscurité, être plongée dans le noir trop longtemps vous condamnant à la folie, et être trop proche de la lumière vous exposant à d’autres dangers. Une boussole lumineuse trouvée en début de partie, sorte de portail capable d’ouvrir des passerelles vers un monde horrifique, vous servira d’aiguilleur dans les cavernes et les forts exigus que vous arpenterez… et c’est à peu près tout. Cette sobriété dans le gameplay est à porter au crédit du jeu, mais on aurait aimé qu’elle serve une aventure un peu plus dense.

Immersion fragile

Amnesia : Rebirth est donc une plaisante expérience horrifique qui loupe d’assez peu l’excellence, mais qui peut parfois s’avérer redoutablement irritante quand on se heurte à son manque parfois étrange de cohérence et à la faiblesse de certains aspects de sa mise en scène. Entre les personnages français qui parlent entre eux en anglais avec un accent sans raison apparente, les graffitis rédigés dans la mauvaise langue ou un level design parfois éhontément et visiblement fabriqué pour vous faire prendre des itinéraires que jamais le personnage ne devrait emprunter, on se prend parfois à lever la tête hors du manège et à repérer les ficelles qui s’agitent derrière cette jolie mécanique.

Car on soulignera enfin à quel point Amnesia : Rebirth est un beau jeu, avec de véritables fulgurances graphiques, sonores et thématiques, et qui a le mérite d’assez peu céder aux sirènes faciles du jump scare pour préférer installer son ambiance cauchemardesque malsaine omniprésente. C’est d’autant plus dommage alors de retrouver les oripeaux habituels des jeux du genre : caisses placées à des endroits où elles ne devraient pas êtres, notes dissimulées dans des cavités improbables forçant le joueur à fouiller des endroits qu’il devrait ignorer, etc.

En début de partie, un message avertit le joueur qu’il ne doit pas chercher à « gagner » mais à se comporter comme il le ferait en vrai pour survivre. Bonne idée ! Dommage qu’en pratique, une partie du jeu soit consacrée à faire des « trucs de jeu vidéo » comme fouiller des boîtes sans raison, faire trois fois le tour d’une salle pour être sûr de ne pas rater un achievement ou jouer avec les cônes de vision de l’intelligence artificielle pour passer un obstacle. Quelque part, Amnesia : Rebirth réussit l’exploit d’être à la fois trop mis en scène et pas assez immersif. Regrettable, car dans l’ensemble, l’exercice est tout de même assez réussi et mémorable.

Amnesia Rebirth lights

Amnesia : Rebirth a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur.

Amnesia : Rebirth est un honnête jeu d’horreur (genre où l’on sait que l’on trouve une importante proportion d’arnaques et d’expériences calamiteuses), mais ne parvient à aucun moment à reproduire l’exploit scénaristique, technique et conceptuel qu’était SOMA. C’est un peu regrettable, mais on retiendra néanmoins un jeu qui aborde des thématiques rares, et parvient à le faire en dépeignant un contexte complexe, sans jamais verser ni dans le sensationnalisme ni dans la caricature. On se souviendra de la catastrophe qu’était Amnesia : A Machine For Pigs, et on appréciera le fait qu’au moins, la série semble repartie sur de bons rails.

Le Bon

Plutôt joli

Un conte horrifique bien mené

Le thème de la maternité, rarement abordé dans le média

Contexte de l'Algérie coloniale bien dépeint

Gameplay simple et efficace

Le Pas Bon

Vraiment sur des rails

Rythme un peu haché

Quelques aberrations diégétiques

zalifalcam
zalifalcam

J'aime les jeux double A, les walking simulateurs prétentieux et les JRPG, et plutôt que de me soigner, j'écris à leur propos.

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