NORCO – Sweet Home Louisiana

Ce qui a commencé comme un projet géographique expérimental sur la géographie de la Louisiane après l’ouragan Katrina est finalement devenu NORCO, un point & click avec des éléments autobiographiques. Yuts, l’un des membres de Geography of Robots, le collectif à l’origine du jeu, a lui-même grandi dans les alentours de Norco et a décidé de s’inspirer de son expérience dans la région pour construire un monde futuriste mais extrêmement familier.

Il n’est pas rare que les développeurs de studios indépendants s’inspirent de leur vie pour créer leurs jeux vidéo. Mais parfois, une œuvre reflète tellement le vécu d’une personne qu’elle peut laisser des gens sur le carreau. Ici, le génie de Geography of Robots est d’avoir réussi à créer un jeu très personnel, dans sa vision de ce coin de la Louisiane, tout en abordant avec justesse de nombreux thèmes universels.

Blues Pétrole

NORCO sera peut-être un peu dur à appréhender pour les personnes qui n’ont peut-être pas toutes les clés de compréhension de cette partie du pays. Car pour comprendre le jeu NORCO, il est important de comprendre ce qu’est la ville de Norco, en Louisiane. Rien que le nom du lieu permet de comprendre que son existence est intimement liée à sa relation avec l’industrie pétrolière : la communauté de Norco a été renommée ainsi après le rachat des terres par la New Orleans Refining Company en 1911, une filiale de Shell, aussi appelée… NORCO. Le choix de capitaliser le titre du jeu n’était probablement pas anodin : ce point & click parle autant de la ville et de ses habitants que du désastre de l’industrie pétrolière dans la région.

Même les éléments de mise en place du scénario et de caractérisation de notre personnage font écho à l’histoire de la région. Kay, notre protagoniste, a quitté Norco depuis quelques années. Après avoir vadrouillé dans des Etats-Unis d’Amérique visiblement post-apocalyptique et en pleine guerre, Kay retrouve le chemin de la maison lorsque sa mère décède du cancer. Une maladie malheureusement familière à la région. Norco fait partie de ce qui est appelé la « Cancer Alley », une région entre Baton Rouge et la Nouvelle-Orléans qui borde le Mississippi, dans laquelle se trouvent plus de 150 usines et raffineries pétrochimiques. Dans cette région, les taux de cancers sont supérieurs à la moyenne nationale, du fait de la présence importante de l’industrie pétrolière. On retrouve le même lien à l’histoire du lieu avec le père de notre personnage, Blue, qui a trouvé la mort dans un accident qui fait fortement écho à un accident survenu en 1988 dans une raffinerie appartenant à Shell. Bonne ambiance donc.

Un gameplay brut

Comme dit auparavant, on commence donc notre aventure dans la peau de Kay, qui revient dans sa ville natale pour retrouver son frère et mettre de l’ordre dans les affaires de sa mère après son décès. Excepté que rien ne se passe comme prévu : son frère est introuvable et rapidement, notre personnage se rend compte que sa mère Catherine a été très active durant les dernières semaines de sa vie et a décidé d’enquêter sur un phénomène mystérieux sur le lac de la ville pour le compte d’un client secret. Pour comprendre ce qu’il s’est réellement passé, le titre nous fera alterner entre Kay et Catherine, chacune accompagnée par divers compagnons comme des amis d’enfance, un robot doué d’intelligence ou encore un ours en peluche, et nous fera parcourir Norco et ses alentours pour résoudre le mystère de l’orbe du lac.

Dire que NORCO est un point & click est généreux. Le jeu nous fera effectivement cliquer et interagir avec des objets ou des personnages dans différents tableaux mais on y retrouve que très peu les éléments de gameplay habituels du genre. Ici, il est rare qu’il soit nécessaire de combiner des objets, ou de les faire interagir entre eux. Tout au plus nous retrouvons l’aspect de recherche d’éléments-clés pour la suite de l’histoire dans des tableaux, le reste étant plus proche du jeu narratif qu’autre chose. Un système de combat est également de la partie, sous forme de mini-jeux où il s’agira de soit cliquer sur une séquence de symboles dans le bon ordre, soit de cliquer au bon moment sur des cercles. Même lors des rares moments de puzzle, le jeu nous offre la possibilité d’avoir recours à une aide qui nous donne la solution. Vu que ce n’est clairement pas sur le gameplay que ce titre se démarquera, on apprécie que celui-ci ne fasse jamais obstacle au bon déroulement du scénario.

Si l’on a des tâches à faire dans un certain ordre, NORCO n’a pas de système de quêtes à proprement parler. Ici, le titre nous propose plutôt une « mindmap », censée représenter l’esprit de Kay et dans laquelle on retrouve les informations récoltées sur les personnages rencontrés dans le jeu. À chaque nouvelle révélation, le jeu nous invite à l’explorer et à compléter des phrases qui résument ce que l’on sait désormais sur tel ou tel personnage. Si en premier lieu la façon de faire est un peu confuse, on ne comprend pas trop si ce que l’on doit sélectionner sont des choix ou non, la mindmap se révèle très utile pour arriver à se remémorer les détails sur les nombreux personnages rencontrés tout au long du jeu. Et si l’on est perdu sur l’objectif à suivre, il est possible de parler aux compagnons de nos deux protagonistes, qui pourront résumer la situation actuelle et nous indiquer la marche à suivre pour avancer dans l’histoire.

La mindmap de Kay.

Un futur un peu trop présent

Derrière son ambiance mélancolique et le mystère qui semble au premier abord assez classique au centre de son scénario, le titre aborde de nombreux thèmes beaucoup plus universels que ce que l’on pourrait s’attendre à voir dans un jeu qui est pourtant si ancré dans une partie particulière des États-Unis. Notre personnage, Kay, commence son aventure avec sa mindmap, et donc une partie de ses souvenirs, vide et un portrait qui présente un visage gribouillé à la va-vite, là où les autres personnes ont droit à des portraits détaillés. Pour résoudre le mystère qui a tant hanté sa mère, Kay va devoir refaire face à sa région natale et à ses habitants, qu’elle a tenté d’oublier en partant loin et en coupant tous les liens qui pouvaient la ramener là-bas. Et en suivant les traces de sa mère, notre personnage va être obligée de se reconstruire, petit à petit au fur et à mesure que sa mindmap se remplit de ses souvenirs des événements et habitants de la ville, et va finir par redevenir entière, en acceptant la réalité de sa ville d’origine et en se réconciliant avec son passé. Elle qui a parcouru les États-Unis seule retrouve également le sens de la communauté, sans laquelle elle n’aurait probablement jamais réussi à trouver les réponses à ses questions.

Le coup de génie de Geography of Robots, c’est d’avoir réussi à écrire des personnages réels. Là où la majorité des jeux vont créer des caricatures exagérées de postures morales pour faire passer une idée ou une opinion politique, dans NORCO, les gens sont juste des gens. Souvent, lorsque l’on parle des dérives du capitalisme moderne, il est tentant de se demander pourquoi certaines personnes continuent d’agir comme elles le font tout en sachant que ce n’est pas la « bonne » posture. On est tentés, que ce soit notre personnage ou nous-mêmes derrière notre écran, de se poser régulièrement la question dans NORCO. Pourquoi Catherine et les autres continuent-ils de réaliser des missions pour une application dirigée par une conscience clairement maléfique ? Pourquoi un des personnages, Duck, continue de rester habiter à Norco quand le lieu le tue petit à petit ? Pourquoi les Garretts, cette secte de jeunes hommes blancs habillés de façon identique et portant le même nom, continuent de réaliser les souhaits fantasques de leur leader alors même que l’on découvre rapidement qu’ils n’adhèrent pas aux principes fondateurs de leur organisation ? Et la réponse régulièrement répétée par le titre, sans aucun jugement moral, est simple : c’est comme ça, ils n’ont pas le choix, il n’y a pas vraiment de meilleures options et ce ne sont que des personnes ordinaires face à des choses qui les dépassent.

Ça peut paraître simpliste et lâche comme réponse, mais pourtant, c’est souvent la bonne. Là où les jeux, les autres œuvres de fiction ou même la politique au quotidien ont tendance à porter la faute sur l’individu, NORCO remet le système de société au cœur du problème. Le choix d’un univers futuriste qui a pourtant les mêmes problématiques que notre présent souligne d’autant plus ça. Malgré les robots doués de conscience, malgré les avancées technologiques, si le système ne change pas, les mécanismes d’exploitation sont toujours présents. C’est parce que Shield, un clin d’œil peu discret à Shell, règne toujours dans la région, c’est parce que la société continue d’encourager l’ubérisation et la précarité qu’elle entraîne que les personnages de NORCO agissent comme ils le font. Et dans un tel monde, il n’y a pas de héros aux postures morales parfaites. Il n’y a que des personnes, qui essaient de survivre tant bien que mal, même si tout autour d’eux tombe en ruine. Et à aucun moment Geography of Robots ne les juge pour ça.

A la fin, si nous avons bien une résolution à l’histoire de Kay et Catherine, leurs actions n’ont pas fondamentalement changé le monde autour d’elles. Et quelque part, c’est très bien comme ça. Reste cette histoire, qui semble autant être une lettre d’amour à la Louisiane qu’un regard résigné sur l’état du monde, surtout du point de vue écologique. Si jamais le message n’était déjà pas assez clair, le titre nous le fait comprendre en nous annonçant une énième inondation future, qui finira par mettre à terre cette fois notre maison d’enfance. Inéluctable car rien n’a vraiment changé dans ce futur qui est une continuité de notre temps et de vers quoi on tend.

À la lecture de ces lignes, vous pourrez croire que NORCO est un jeu fataliste. Mais entre les descriptions de lieux abandonnés et d’événements tragiques, le titre révèle un véritable sens de l’humour dans plusieurs scènes et en général un vrai talent d’écriture. Tout est constamment surprenant et plus d’une fois, je me suis retrouvée interloquée et perdue face à un jeu qui ne se dévoile pas facilement et qui nous présente régulièrement des événements surnaturels qui n’ébranlent jamais nos personnages. Beaucoup de personnes ont comparé NORCO à Kentucky Route Zero, mais je serais tentée de comparer son écriture aux derniers chapitres de Backbone. Cette façon d’écrire qui porte parfois plus d’émotions que de sens en elle et qui nécessite de se laisser porter pour finalement comprendre tout ce qui a été dit et qui doit être ressenti. Une écriture sublimée par la BO impeccable composée par Gewgawly I et Thou, qui accompagne parfaitement les événements qui se déroulent sous nos yeux.

Je n’ai écrit ici que sur les thèmes qui me parlaient personnellement. Mais vous pourrez aussi y retrouver par exemple une réflexion sur la foi et de nombreux autres thèmes qui permettront à chacun de trouver dans le jeu quelque chose qui leur parlera. À ce titre, je ne peux que conseiller à toutes les personnes qui ont l’occasion de tester NORCO de lui donner sa chance, ne serait-ce que pour expérimenter l’un des jeux les mieux écrits de ce début d’année.

Norco a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur. Le jeu est désormais disponible en français, espagnol, allemand, russe et portugais brésilien en plus de sa version en anglais.

NORCO est probablement l’un des jeux dont je me souviendrais le plus longtemps cette année. Aussi bien au niveau de son ambiance, que de son écriture, ses personnages ou sa description de cette partie de la Louisiane, le titre de Geography of Robots a touché juste à chaque instant. Le gameplay, sommaire, a l’avantage de ne pas nous bloquer et de nous laisser vivre cette histoire racontée de façon encore assez unique dans le monde du jeu vidéo. Probablement un jeu dont je parlerai encore longtemps.

Le Bon

Très bien écrit

BO qui accompagne parfaitement l'ambiance

Aborde intelligemment de nombreux thèmes

Le Pas Bon

Gameplay assez inintéressant

Fanny Dufour

Passionnée de politique et maniaque de l'orthographe appréciant les jeux qui ont du sens et les indés.

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