Hell Pie – Super Mario Sunchiasse

C’est au petit studio allemand Sluggerfly qu’on doit Hell Pie, un platformer 3D dont l’essentiel des arguments marketing tournent autour de son humour extrêmement scato et dont on pouvait attendre le pire. Attachez vos ceintures et éloignez les enfants de la cuvette de l’écran, c’est parti pour la critique.

La longue histoire du jeu vidéo n’est, ô combien, pas avare en jeux revendiquant leur mauvais goût : de Duke Nukem 3D à Conker‘s Bad Fur Day en passant par la série Saints Row, le jeu vidéo n’a jamais été avare en expériences pétomanes en tout genre. Néanmoins, le point commun de l’ensemble de ces jeux, c’est qu’il est généralement très, très difficile de rendre agréable une expérience ne tournant sur aucun autre gimmick qu’un humour bas de plafond. À cet égard, Hell Pie est un jeu assez paradoxal : si l’essentiel de son propos consiste à vous étaler des hectolitres d’étrons en pleine poire à la manière d’un collégien particulièrement immature, il s’agit pourtant d’une sorte de sympathique hommage aux jeux à la Banjo & Kazooie dont l’essentiel des objets à collecter auraient été remplacés par du caca. C’est même un des platformers les plus solides qu’il m’ait été donné d’essayer ces dernières années.

Au bout du rouleau

Les premières minutes de Hell Pie feraient office de repoussoir pour toute personne un tant soit peu allergique à la beauferie en général : vous êtes Nate, le démon incarnant le huitième péché capital, à savoir le mauvais goût. Alors que vous étiez paisiblement en train d’ouvrir une canette de soda de la manière la plus suggestive possible, vous êtes convoqué par le cuisinier de Satan qui vous demande d’aller collecter les parfaits ingrédients d’une tarte au caca : tampon usagé, vomi, fruits pourris, etc. En chemin, vous aurez déjà croisé des fontaines à eau éjaculant du sang, un PNJ vous expliquant à quel point il est heureux de servir de brosse à W.C, et j’en passe. Vous êtes bien vite flanqué d’un gros chérubin tout nu qui vous servira de sidekick et envoyé dans différents hubs qui seront autant de mini mondes ouverts dans lesquels vous allez récolter des ingrédients : une plage pleine de caca, une usine pleine de caca, un restaurant plein de caca ou encore le service informatique d’une entreprise (plein de caca).

Assez vite, j’ai compris que mes craintes en matière de mauvais goût allaient à la fois être dissipées et renforcées. D’un côté, je pouvais redouter que Hell Pie ne cherche à se vautrer « pour de rire » dans un humour de frat boy malaisant à base de blagues sexistes ou racistes, mais il n’en est rien : je me suis surtout retrouvé face à un océan de caca, de pipi, de vomi et plus généralement de sécrétions plus ou moins odorantes et gluantes. Dans Hell Pie, on tape des étrons, on mange des crottes, on collecte des bouses et on rebondit sur des trampolines (couverts de guano). Tous les PNJ sont eux-mêmes plus ou moins recouverts de souillures diverses, et, bien sûr, vous pouvez changer de costume pour habiller votre chérubin d’une robe intégralement faite de papier hygiénique.

Hell Pie Boss
Il y a dans l’être quelque chose de particulièrement tentant pour l’homme
et ce quelque chose est justement LE CACA.

(Antonin Artaud – La Recherche de la fécalité, 1948)

Passé les soupirs initiaux face à cette accumulation assez indigeste d’excréments et le constat qu’à peu de choses près, c’est tout ce qu’on aurait à se mettre sous la dent pour se dérider les fesses, à l’exception de quelques séquences jouant davantage sur la violence gratuite, cette ambiance se fait un peu oublier. Hell Pie propose en fait un humour essentiellement inoffensif et puéril auquel on finit par ne plus prêter attention : tout est couvert de fiente, voilà, c’est ça la blague et ça ne va pas beaucoup plus loin. Rapidement, on ne prend plus la peine de lire les dialogues poussifs pour se concentrer sur la vraie bonne surprise : Hell Pie est un bon jeu.

Banjo et casse-couille

Sorte de fusion improbable entre un Super Mario Sunshine et Banjo & Kazooie, Hell Pie vous propose donc pour l’essentiel d’explorer d’assez vastes niveaux en 3D à la recherche de divers collectibles dont les plus importants sont : des boîtes de pâtée à filer à votre chérubin pour débloquer des compétences, des licornes à sacrifier pour gagner de nouvelles paires de cornes débloquant des mouvements spéciaux, et les fameux ingrédients de la tarte infernale, indispensables pour débloquer de nouveaux biomes. Chaque grand hub est lui-même divisé en sous-niveaux moins orientés plateformes et davantage découpés en petites épreuves d’agilité. Ce qui étonne rapidement, c’est le nombre et la taille de ces derniers : Hell Pie propose des niveaux nombreux, variés et au design généralement assez malin, autant axé sur la verticalité que sur l’horizontalité.

Hell Pie Supermarché
Mais ici la question est de savoir si, par rapport à cette jouissance, il y a un devoir envers soi-même dont la transgression souille […] l’humanité dans sa propre personne.
(Emmanuel Kant – Doctrine de la vertu , 1797)

Tout le gameplay du jeu s’articule autour du lien entre Nate et Nugget, le répugnant chérubin, rattaché à lui par une chaîne indestructible. Nate peut sauter, escalader ou utiliser le pouvoir de ses cornes pour se déplacer plus vite ou sauter plus loin, et peut propulser Nugget sur des ennemis. Mais, plus intéressant : Nugget peut, lui, permettre à son maître de se balancer vers l’avant, de se propulser vers le haut, de rebondir ou encore d’effectuer une sorte de triple saut complètement improbable. Une sorte de grappin multifonction, en somme. La plupart des niveaux se composent donc autour de l’idée de combiner les pouvoirs des deux personnages : un double saut suivi d’un dash suivi de deux balancements puis de l’utilisation astucieuse des cornes et de la capacité d’escalade du personnage vous permettra en un seul bond de parcourir des dizaines, voire des centaines de mètres de manière spectaculaire, quasiment comme si votre personnage volait.

Les développeurs de Hell Pie ont parfaitement tiré profit de ce gameplay ultra aérien qui n’est pas sans évoquer une version boostée de la casquette de Super Mario Odyssey. Presque tous les niveaux tirent autant parti de la verticalité que de l’horizontalité permise par ces acrobaties, et révèlent de plus en plus de secrets à mesure qu’on débloque les nombreuses compétences : triple puis quadruple ou quintuple saut, capacité de défoncer des murs ou de se catapulter depuis des surfaces planes… Tout juste regrettera-t-on que, dans un jeu globalement pas spécialement atteint de diarrhée verbale, Nugget passe son temps à balancer des commentaires (assez peu intéressants) sur l’action en cours, ce qui se matérialise par des popups de dialogue assez envahissants qui gâchent parfois la visibilité et la précision des sauts.

Collecter les déchets

Hell pie Puzzle
Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde.
Tous les mets les plus délicieux, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les farcis, les jambons, les perdrix, les faisans, etc., le tout n’est que pour faire de la merde mâchée.
(Elizabeth-Charlotte du Palatinat, Lettre à sa sœur Sophie de Hanovre, 1694)

Largement porté par ce level design très bien fichu et original, Hell Pie n’échappe cependant pas à quelques vilains défauts, à commencer par d’irritants problèmes d’angle de vue dès que l’action se situe en intérieur. Le jeu est globalement dépourvu de bugs de collision, mais la caméra est tout simplement incapable de savoir où se placer dès que Nate se retrouve dans des égouts ou des couloirs, se vautrant tantôt dans les décors, tantôt au plafond, et offrant en tout cas rarement une perspective claire sur la plateforme que vous cherchez à atteindre. Ces moments sont heureusement rares, l’essentiel du jeu se déroulant à l’extérieur ou dans de très grandes salles.

On pourra aussi regretter l’existence même d’un système de combat : à l’exception des boss plutôt bien pensés et offrant généralement quelques variations de gameplay assez intelligentes, Hell Pie mettra sur votre route des armées de grouillots assez inintéressants et mous. S’il est toujours assez amusant de tabasser des nazis représentés sous leur juste forme d’étrons puants, la plupart des combats se résument à faire tournoyer votre angelot dans tous les sens pour dégommer des adversaires qui se défendent à peine. Finalement, ces combats ralentissent l’action sans rien apporter au jeu, et on aurait largement pu gagner en rythme en ne conservant que la phase d’exploration et de recherche des objets.

Ce qui m’amène d’ailleurs au dernier point qui pourra diviser : c’est certes inhérent au genre du platformer 3D en hub ouvert, mais vous allez rapidement vous heurter au fait que pour progresser correctement dans Hell Pie, vous n’avez pas vraiment d’autre choix que de partir à la chasse aux collectibles. Au moins les licornes et les boîtes de conserve, dont la récolte conditionne l’obtention de pouvoirs indispensables à l’exploration. Si on en trouve une partie de manière organique, l’essentiel de ces bonus est plus ou moins bien caché dans les décors et, passé les trois ou quatre premières heures de jeu, vous allez devoir revenir sur vos pas pour faire de la chasse au trésor dans des niveaux déjà visités juste histoire de continuer à débloquer des pouvoirs. Un point qui pousse à la fois à une exploration fine et amusante des différents environnements, mais qui casse un peu le rythme pour qui serait allergique à la collecte d’objets cachés. Merde alors.

Hell Pie unicorn
Une ville, disons-nous, n’est rien d’autre que l’organisation complexe d’un ensemble d’individus humains qui s’organisent pour ne pas vivre au milieu de leurs déjections.
(Mahoro Murasawa et Stéphane Nadaud, Le Chant des entrailles, une philosophie de l’intestin, 2014.)

Hell Pie a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur. Le jeu est également disponible sur Nintendo Switch, PlayStation 4, PlayStation 5 et les consoles Xbox.

À moins d’être complètement hostile à un humour scato assumé et, il faut le dire, franchement pénible par moments, Hell Pie s’avère être un indispensable de l’été pour qui est en manque de bon platformer 3D. Long, riche, doté d’un gameplay amusant exploitant parfaitement la verticalité de ses décors, le titre de Sluggerfly m’a surpris en bien et a rapidement su me faire oublier ses petits défauts ainsi que le fait qu’il ne se soit probablement pas lavé les mains avant de passer à table.

Le Bon

C'est moche mais hyper fluide

Contenu très généreux

Level design ambitieux et varié

Le gameplay qui donne vite l'impression de "voler"

Quelques affrontements contre des boss assez chouettes

Quelques objets vraiment bien planqués

Le Pas Bon

L'humour est vite fatigant

Le système de combat sans intérêt

La caméra qui galère beaucoup en intérieur

La chasse aux objets à collecter prend parfois le pas sur l'aventure

zalifalcam

J'aime les jeux double A, les walking simulateurs prétentieux et les JRPG, et plutôt que de me soigner, j'écris à leur propos.

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