Remedy, Poets of the Fall et musique diégétique

Nous parlions la dernière fois de leitmotiv et de bande-son pensée comme un album perso par son compositeur Chris Christodoulou, il est maintenant temps de quitter la Grèce pour s’envoler vers la Finlande et causer jeux d’action, copinage et musique diégétique. Cette fois-ci, tout commence avec trois amis : Sam Antero Järvi – dit Sam Lake -, Marko Saaresto et Petri Järvilehto. Le premier est auteur et acteur, le deuxième chanteur et compositeur du groupe de rock Poets of the Fall et le dernier co-fondateur et directeur créatif du studio Remedy, entre autres connu pour la saga Max Payne, Alan Wake et récemment Control. Tout ne se fait pas d’une traite, Sam Lake étant d’abord appelé à la rescousse pour sauver le script de Death Rally, puis pour scénariser Max Payne (et prêter son visage au protagoniste), avant de devenir l’auteur attitré du studio pour – presque – tous les titres de Remedy qui suivront.

De l’au revoir tardif de Max Payne …

La véritable collaboration entre les trois larrons démarre en 2003 pour le deuxième opus de Max Payne, quand Sam Lake appelle Saaresto et son groupe pour mettre en musique un de ses poèmes : Late Goodbye, qui servira de générique de fin au jeu, ainsi que de single aux Poets of the Fall. Mais pas uniquement, et c’est ainsi le moment de parler de musique diégétique. Derrière ce nom peut-être un poil intimidant, se cache un concept pourtant accessible et une pratique finalement très répandue, principalement au cinéma – et qui n’est donc pas surprenant de retrouver chez Remedy, quand on connait la haute teneur cinématographique de leurs titres. La musique diégétique donc, c’est une musique qui appartient à la diégèse de l’œuvre, c’est-à-dire, à son univers. Une musique diégétique existe donc pour les personnages de l’œuvre, qui peuvent la connaître, l’entendre, voire la jouer ; contrairement à une musique extra-diégétique, qui elle n’existe que pour le joueur ou spectateur. Le jeu sur l’intra et extra-diégétique peut avoir de nombreux intérêts pour une œuvre, que ce soit pour la mise en scène ou la caractérisation de son univers et ses personnages, et c’est ce que nous allons découvrir à travers différents jeux de Remedy.

Tout au long de l’aventure de Max Payne 2, Late Goodbye sera donc audible, chantée sous la douche par Mona Sax, fredonnée par le concierge et reconnaissable au travers de ses écouteurs, sifflée par l’antagoniste ou encore jouée au piano par un ennemi ou Max lui-même. Cette récurrence a un double-effet. Donner un thème musical au jeu, déjà, en distillant des fragments tout au long de l’aventure, pour le délivrer en entier lors du final – on en revient à la notion de leitmotiv – mais cette approche aurait pu se faire via un thème extra-diégétique sans problème, en répétant la mélodie ou en apportant des variations.

Mais faire interpréter cette chanson par les personnages du jeu a également un intérêt scénaristique : on intègre, sans faire attention, que cette chanson est connue de tous dans cet univers, elle se pose ainsi comme une référence quasi universelle et permet d’apporter de la crédibilité et de la substance au monde dépeint par Remedy, en lui créant des objets culturels propres à lui-même. Enfin, faire interagir les personnages du jeu avec cette chanson chacun à leur manière – le concierge fredonne plusieurs parties en yaourt, car il ne connaît pas les paroles, tandis que Mona Sax ne chante pas particulièrement juste – les humanise et les rapproche du joueur. Les protagonistes de Max Payne étant des archétypes de film noir, il pourrait devenir compliqué de s’y attacher. Leur donner une version personnelle – et détachée de leur cliché – d’un même thème permet ainsi d’une part de les développer sans user de scène d’exposition, mais également de les rendre plus crédibles en tant qu’êtres humains.

… à la naissance des Old Gods of Asgard

L’association du studio et du groupe ne s’arrête pas en si bon chemin, puisque 7 ans plus tard, les Poets of the Fall et Remedy se retrouvent pour quelques titres clés du jeu d’action Alan Wake. Le titre se découpant en épisodes – et flirtant ainsi allégrement avec la série Twin Peaks, l’autre grosse influence étant Stephen King – chacun d’entre eux possède son générique de fin, et donc sa musique respective. L’occasion bien sûr de caser un titre déjà existant des Poets of the Fall à la fin de l’épisode 5, aux côtés d’artistes comme Poe ou Nick Cave and the Bad Seeds, mais, bien plus intéressant encore, The Poet and the Muse par les énigmatiques Old Gods of Asgard pour clôturer l’épisode 4.

Quiconque ayant joué à Alan Wake saura immédiatement de qui je parle, car le groupe se retrouve à plusieurs reprises au centre de l’intrigue. Notre protagoniste fera d’abord la rencontre des frères Anderson : Tor et Odin, deux vieillards timbrés et anciennes stars du rock dans les années 70, connus alors sous le nom des Old Gods of Asgard. Derrière ce groupe de fiction se cache, vous l’aurez compris, les Poets of the Fall, qui, non contents d’avoir casé un de leurs titres persos dans la BO, en ont écrit et composé deux autres spécialement pour le jeu : The Poet and the Muse donc, et Children of the Elder Gods. Le premier titre est une ballade rock assez pépère, et un poil mièvre il faut bien l’avouer, mais son intérêt réside surtout dans ses paroles, donnant des indications à Alan Wake sur les évènements passés – les frères Anderson ayant déjà également eu affaire à L’Ombre – et sur la marche à suivre pour la suite de son aventure. Là où Late Goodbye servait avant tout à l’univers et aux personnages dans Max Payne 2, The Poet and the Muse devient ici un moteur du scénario.

And now to see your love set free

You will need the witches cabin key

Find the lady of the light still raving in the night

That’s how you reshap destiny

Le second, Children of the Elder Gods, est déjà un poil plus énervé et pour cause : il est au cœur d’un mémorable combat de fin de chapitre – qui aurait aisément fait office de money shot au cinéma – durant lequel Alan affronte une horde de possédés sur une scène, pendant que le morceau passe en playback en arrière-plan. En plus de l’évidente mise en abyme induite par le lieu et de la volonté de mettre en avant le groupe dans le jeu, la séquence joue autant avec la musique et son rythme – synchronisant les temps forts du combat avec ceux du morceau – qu’avec l’esthétique qu’implique un tel style musical : les jeux de lumière et flammes prévues pour la mise en scène du concert deviennent ainsi des armes redoutables contre ces adversaires vulnérables à la lumière. En incarnant ce groupe fictif, les Poets of the Fall ne font pas que composer la bande-son du titre, ils deviennent à la fois moteurs de l’intrigue et armes à la disposition du héros.

Bien malgré eux, leur présence ne sera pas au programme de Quantum Break – le titre suivant de Remedy – et il faudra attendre Control en 2019 pour que les Poets of the Fall fassent leur grand retour. Et quel retour ! Nous nous y attarderons moins longtemps, car les deux morceaux utilisés suivent le même procédé que pour Alan Wake : My Dark Disquiet, tiré de leur album Ultraviolet, est joué dans le cadre d’une expérience – et fait plus office d’easter egg, puisque la séquence est parfaitement optionnelle – tandis que Take Control, morceau phare du jeu, tient un rôle tout particulier dans le scénario, qu’il serait criminel de spoiler ici. Notons tout de même qu’en créditant le morceau sous le nom des Old Gods of Asgard et en le plaçant également dans la diégèse du jeu, le studio indique subtilement que Control et Alan Wake se déroulent dans le même univers. Une façon de plus donc, de faire de l’exposition par la musique.

D’une simple collaboration entre un groupe, un auteur et un studio le temps d’une chanson est née une utilisation bien plus intéressante de la musique dans la narration des jeux suivants. Mise en valeur des titres et des musiciens, apports au scénario, liens entre les univers, outil d’exposition : user de musique diégétique dans ses œuvres offre toute une nouvelle gamme d’options scénaristiques et narratives et Remedy a su l’exploiter d’une bien belle manière.

Pour aller un peu plus loin

Parce que parler musique est une malédiction qui pousse à digresser sans-cesse, voici quelques recommandations si vous voulez poursuivre un peu sur ce sujet.

  • Les Poets of the Falls n’ont pas le monopole des scènes musicales de Control, et ça donne cet incroyable clip avec Matthew Dr Darling Porretta.
  • La très bonne bande-son de Spec Ops : The Line, qui en plus d’étaler des morceaux de Mogwai, The Black Angels ou Jimi Hendrix, se paye quelques très bons moments de musique diégétique.
  • Les interventions chantées d’Ashley Barrett dans les jeux de Supergiant Games, toujours intégrées à l’histoire, quand elles n’en sont pas carrément au centre.
  • Les groupes Silversun Pickups et Metric, qui interprètent respectivement Jesus and the Brides of Dracula dans Under the Silver Lake et The Clash at Demonhead dans Scott Pilgrim VS The World.
Shift
Shift

Camélidé croisé touche de clavier et militant pro-MS Paint. J'aime les jeux indés à gros pixels, les platformers sadiques et les énigmes.

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