Chris Christodoulou : Deadbolt et le leitmotiv

Peut-être avez-vous entendu parler de Chris Christodoulou, ou du moins de sa musique, via les très bons Risk of Rain 1&2. Ou peut-être avez-vous juste cliqué car Chris Christodoulou, tout comme Barry Barish, est un nom surprenant. Dans tous les cas, et puisque vous êtes là, autant nous intéresser à ses compositions. Tout commence par un wub wub et des claviers en veux-tu en voilà, pour un morceau résolument électro à tendance EDM, malgré sa structure se rapprochant plus du post-rock/rock progressif et son découpage en deux parties : la première, plus lente et annonçant un thème à venir, développée dans la seconde, par le biais d’un ostinato lancinant, sur lequel les instruments s’empilent pour transcender toujours plus cette boucle entêtante jusqu’au crescendo final et son effet de saturation. Ouf. Ce titre, c’est Blood on the Dancefloor, sur la bande-son de Deadbolt – jeu d’action/infiltration en 2D, mettant en scène la faucheuse aux prises avec des gangs de morts-vivants – qui, en plus d’être un de mes morceaux préférés de tous les temps, se trouve être extrêmement représentatif du reste de la bande-son, et, plus généralement, de la méthode de composition de Christodoulou.

Un album à part entière…

Les personnes qui auront joué à Deadbolt le sauront sûrement : Blood on the Dancefloor n’arrive pas du tout en début de jeu, le titre est même assez tardif, puisqu’il ne survient qu’à partir du deuxième tiers du jeu, et pourtant, cette piste est la deuxième de l’album, arrivant ainsi bien avant les réelles premières musiques du jeu. De même, le morceau Now I Am Become Death qui introduit l’album n’est pas dans le début du jeu. Celui-ci s’y trouve uniquement pour son titre – référence à la phrase d’Oppenheimer : « Now I am become death, the destroyer of worlds », qu’il aurait pensé durant les premiers essais de bombe nucléaire – qui sonne bien comme titre d’intro, selon Christodoulou. Ainsi, l’ordre des pistes n’a pas été fait selon la chronologie du jeu, mais bien par souci de cohérence en tant qu’album musical.

L’occasion de parler d’un autre point : l’OST de Deadbolt est remplie de références – sans rapport réel avec le jeu, si ce n’est une évocation de la mort – propres à son compositeur. Au diable l’histoire et le contexte du jeu, les titres des morceaux citent tour à tour les Monty Python, Comedy Bang! Bang! ou Werner Herzog, et Christodoulou va jusqu’à ajouter un sample du Best Worst Movie Trolls 2 au début du morceau Reaped by Death, ou directement rendre hommage à son album préféré, Discovery des Daft Punk, en reprenant le son de Something About Us pour Break of Dawn. Quant à Blood on the Dancefloor, il s’agit d’une référence à l’album et morceau du même nom de Michael Jackson.

 

Guitare et batterie ne sont d’ailleurs pas de son ressort, puisque Chris Christodoulou a fait appel pour Deadbolt à deux de ses amis d’enfance – Christos Spirakis à la guitare et Thanasi Moustogiannis à la batterie – avec qui il a monté quelques groupes. La présence de ces deux autres musiciens renforce l’aspect album personnel au delà de la simple bande-son, puisque si Christodoulou a composé la totalité des morceaux, avec parfois des instructions bien précises pour les parties guitares et percus, il a également laissé une liberté d’improvisation et de composition assez large à ses deux compères. Cet album, ponctué d’expérimentations et interprétations personnelles des autres musiciens, ainsi que d’imprévus conservés – le rire à la fin de Undead Man Walkin’ par exemple – propose ainsi un rendu différent et plus détaché du jeu que ce que pouvait par exemple proposer la bande-son de Risk of Rain, composée et enregistrée en solo par Christodoulou.

« Don’t be a ‘game music fan’ — be a ‘music fan’. »

Enfin, l’auditeur averti pourra constater des différences – par exemple sur Blood on the Dancefloor, pour y revenir – entre les morceaux en jeu et l’album, un certain nombre d’entre eux ayant été retravaillés, remixés ou rallongés, pour coller plus fidèlement à ce que son compositeur attend des pistes d’un album solo, généralement conçues en amont pour tourner en boucle dans un niveau et pouvant ainsi avoir des structures différentes. Celui-ci a d’ailleurs des idées assez tranchées sur le statut des bandes-son et de la musique de jeux vidéo, considérant d’une part la musique et le sound-design comme les grands oubliés de la critique vidéoludique, mais également trouvant dommage que les OST soient considérées comme un genre à part, et que certaines personnes s’y cantonnent. Une position défendue sous le hashtag #StopListeningToGameMusic, dans lequel il partage ses inspirations musicales non-issues du jeu vidéo. « Don’t be a ‘game music fan’ — be a ‘music fan’ ».

… qui n’oublie pas d’être une bande-son

Si l’album de Deadbolt fonctionne parfaitement tout seul – c’est d’ailleurs comme ça que je l’ai découvert, le titre de Hopoo Games ne m’intéressait pas particulièrement à la base – il fait également des merveilles en jeu, et ce pour plusieurs raisons.

Si la présence de Now I Am Become Death en tout début d’album pouvait s’expliquer par son titre, celle de Blood on the Dancefloor en deuxième position n’est pas non plus innocente, puisque cette piste est la plus représentative du leitmotiv que l’on retrouvera par la suite dans tous les morceaux de l’album, et donc du jeu. Un leitmotiv, c’est l’utilisation d’une phrase musicale dans une œuvre pour caractériser un personnage ou une situation. Un exemple parlant pourrait être La Marche Impériale dans Star Wars, pour caractériser le personnage de Dark Vador. Dans Deadbolt, pas de situations à caractériser, le jeu est un enchaînement de niveaux à vider de ses occupants et la musique n’a pas à se poser en marqueur de points importants dans le scénario. En revanche, ce qu’elle peut faire – et réussit avec brio – c’est caractériser le personnage principal (la mort donc), en lui assignant un thème musical et en le plaçant dans chaque morceau du jeu.

Deadbolt se découpe en trois actes, présentant dans chacun d’entre eux un nouvel ennemi. Le premier nous fait affronter un gang de zombies, lesquels sont musicalement interprétés par des sonorités et rythmiques que Christodoulou qualifiera « d’urban », c’est à dire un tempo lent et des instrus allant du hip-hop au funk. Le second – et dont est tiré Blood on the Dancefloor – présente les vampires, qui, en bonnes créatures de la nuit, sont caractérisés par des musiques de club : électro, EDM et autres tatapoum au menu donc. Enfin, le dernier chapitre nous fait bastonner les squelettes, qui sont l’occasion de sortir les grosses guitares, puisque leur genre musical tend vers le rock, voire le metal. Christodoulou y cite allègrement Motörhead ou encore Jimi Hendrix, que ce soit encore une fois dans le titre des morceaux ou les sonorités des instruments. Malgré un album qui ne présente pas ses morceaux dans un ordre chronologique, il est finalement aisé de resituer chaque piste dans son acte, tant les signatures musicales sont évidentes.

Dans chacun de ces morceaux donc, le thème de la mort y est intégré, parfois au forceps. Christodoulou explique composer plusieurs morceaux pour essayer de définir les sonorités des différentes parties du jeu, jusqu’à en extraire ce qui pourrait servir de thème principal. Une fois cette boucle trouvée – dans Deadbolt, c’est l’ostinato de Blood on the Dancefloor qui lui servira de déclic – elle est intégrée dans les morceaux précédemment composés, par un ajout subtil – que Christodoulou qualifie de « light surgery » – ou de façon un peu plus brutale, c’est à dire recomposer quasi-entièrement la piste pour que le thème y trouve sa place. Cette méthode permet une grande variété dans les compositions – en variant les genres selon les niveaux et les actes – tout en gardant une cohérence musicale, un fil conducteur, tout au long de l’aventure.

Si la renommée de Chris Christodoulou s’est indéniablement faite grâce à son précédent travail sur Risk of Rain – jeu d’action également développé par Hopoo Games – celui-ci passe un nouveau cap avec la bande-son de Deadbolt en proposant un album personnel, varié et expérimental. Si le titre ne vous accroche pas plus que ça, je ne peux que vous recommander d’aller au moins y jeter une oreille.

Pour aller un peu plus loin

Parce que parler musique est une malédiction qui pousse à digresser sans-cesse, voici quelques recommandations si vous voulez poursuivre un peu sur ce sujet.

  • Les commentaires audio de Risk of Rain et Deadbolt par Christodoulou (pour les anglophones confirmés). C’est passionnant, globalement accessible même sans éducation musicale, drôle et bourré d’anecdotes et détails de composition.
  • Le bandcamp de Chris Christodoulou, qui en plus de contenir ses albums et quelques pistes bonus, propose des banques de samples, pour les curieux.ses et musicien.nes
  • La bande-son de Splinter Cell : Chaos Theory, composée par l’incroyable Amon Tobin et qu’il considère comme un de ses albums solo, au même titre que ses autres productions
  • L’OST de Left 4 Dead par Mike Morasky, qui possède un thème musical pour chaque infecté spécial
Shift
Shift

Camélidé croisé touche de clavier et militant pro-MS Paint. J'aime les jeux indés à gros pixels, les platformers sadiques et les énigmes.

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