The Lion’s Song – Si l’inspiration m’était contée

Aventure narrative mélangeant la « Formule Telltale » avec ses choix moraux, sa structure en épisodes et une esthétique rétro évoquant les débuts du point and click des années 80, l’étonnant The Lion’s Song des autrichiens de Mi’pu’mi games bénéficie cet été d’une ressortie sur Switch, un an après sa discrète apparition sur PC.

Nous sommes bien loin des Zombies de Walking Dead, des enfants perdus d’Oxenfree ou des feux de forêt de Firewatch. En choisissant de nous placer au cœur de la psyché torturée de quatre âmes en panne d’inspiration dans l’Autriche bouillonnante mais crépusculaire des premières années du XXè siècle, les développeurs de The Lion’s Song ne s’en cachent pas : ils misent bien davantage sur la perspective d’une aventure intimiste et minimaliste que sur la promesse d’un jeu à twists. Pas de Waow Effect ici, mais quatre histoires profondément humaines et touchantes tournant autour de la création et de l’angoisse face à l’immensité de la tâche du créateur. L’exercice de style est périlleux, mais on en ressort changé.

Voyage au cœur de l’angoisse de la Page Blanche

Jeune compositrice et violoniste de talent, Wilma doit faire face aux caprices de son mentor et amant, qui exige d’elle qu’elle compose et interprète une nouvelle composition dans un théâtre où se pressera toute la bonne société Viennoise. Face à cette perspective qui pourrait lancer ou détruire définitivement sa carrière, la jeune femme se retrouve dans l’incapacité de trouver ne serait-ce que la première note de sa future mélodie. C’est retirée dans un chalet perdu au fond des Alpes, sous une pluie battante et reliée au monde extérieur par un simple fil téléphonique que Wilma est confiée au joueur, qui va devoir utiliser le temps imparti de sept jours pour trouver dans le chalet battu par la pluie et le vent les éléments nécessaires à faire émerger son inspiration à l’artiste. Plus tard, c’est un jeune peintre torturé, peinant à se faire une place dans l’entourage du vieux Klimt et luttant pour la reconnaissance d’une critique farouche, que nous allons devoir aiguiller. Puis ce sera au tour d’une brillante mathématicienne, en proie au sexisme et à la misogynie de son siècle…

Chaque histoire de The Lion’s Song est celle d’un drame personnel rencontré par un esprit brillant en proie à un défi semblant initialement bien trop grand pour lui. Au fil de nos choix, et de nos réussites et échecs potentiels, les différentes histoires se lient peu à peu entre elles, pour trouver dans l’ultime chapitre une conclusion commune. Le ton du jeu est donc plutôt sombre, aucun des personnages mis en scène ne traversant la période la plus glorieuse de sa vie. The Lion’s Song est un jeu qui explore le doute, la tristesse, l’injustice, et se perd parfois aux frontières de la folie. En choisissant de montrer un casting sur la brèche, et en apportant des réponses parfois amères aux problèmes présentés, le jeu de Mi’pu’mi games étonne. Il est rare de trouver, même dans le jeu d’aventure à l’ancienne, un ton si torturé et si triste dans un jeu vidéo. Loin de vous apporter des conclusions flamboyantes ou triomphantes, le dénouement de chaque chapitre tend à montrer que chaque étape franchie n’est que le début de la lutte suivante.

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Des drames intimistes inscrits dans le XXè siècle naissant.

Plaçant son intrigue dans l’Autriche crépusculaire des dernières années de l’Empire Austro-Hongrois, dans le monde étriqué et décadent de la bourgeoisie déclinante qui faisait la pluie et le beau temps sur Vienne, The Lion’s Song parvient avec brio à dépeindre « l’Avant Dernière des Grandes-Puissances » décrite par l’oeuvre littéraire de Robert Müsil. Une société corsetée, pleine d’apparat  et de morgue, incapable de laisser la place aux progrès, à la science ou à la psychanalyse, préférant vénérer le passé de vieux militaires en costume que l’art et l’innovation. Un décorum étonnant pour un jeu vidéo, et une écriture toute en nuances qui nous rappelle en creux qu’il est rare qu’un jeu atteigne le niveau d’écriture minimal que l’on exigerait de n’importe quel autre média. Par bonheur, The Lion’s Song fait mouche. Il ne se contente pas de sonner juste et d’être rythmé : il a un véritable ton, un style littéraire qui fait défaut à nombre de ses concurrents directs, y compris le très encensé Firewatch, qui, porté à l’écran, peinerait à être un nanar moyen.

Contrairement à d’autres jeux du même genre, qui tendent à tirer vers la série télévisée vaguement interactive, The Lion’s Song ne semble pas être embarrassé par sa nature de jeu vidéo. Sous la forme d’un jeu d’aventure à l’ancienne dont on aurait simplement évacué l’inventaire, le jeu nous invite à cliquer un peu partout, à épuiser les possibilités et les combinaisons de dialogues comme on le ferait dans n’importe quel jeu. Mais pour une fois, cette idée est au service de l’écriture : nous faisant incarner des personnages « en panne », il est normal que nous examinions les objets, les sons et les passants à la recherche de « quelque chose » qui pourrait nous redonner la flamme et la passion nécessaire à débloquer une situation alambiquée. Et de fait : même quand on se « perd » en faisant faire « la mauvaise action » à un personnage, le jeu retombe sur ses pattes, comme l’esprit humain peut le faire en laissant vagabonder ses pensées.

Impressionnante maîtrise technique

Avec ses teintes pixelisées de rouge et de noir, son esthétique Amstrad, sa volonté de conserver un nombre de lieux limités et une mise en scène minimaliste, The Lion’s Song fait le pari de l’évocation et de la puissance de la suggestion pour vous ravir les sens. Force est de constater que le pari est remporté haut la main : le titre de Mi’pu’mi est un des plus beaux jeux d’aventure de ces dernières années. Chaque lieu traversé est incroyablement beau, riche en détails et en subtilités qui se déploient comme une fleur de chapitre en chapitre, à mesure qu’on retraverse tel ou tel endroit par les yeux d’un autre protagoniste.

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The Lion’s Song n’hésite pas à convoquer les grandes figures de la Vienne d’alors.

Avec sa bande son presque muette, mais explosant dans les moments riche en intensité, The Lion’s Song fait certes le choix du prescriptif (vous pleurez quand on vous dit de pleurer), mais livre une copie impeccable. C’est beau, c’est varié, c’est émouvant, on entre dans l’intimité de chacun des quatre personnages à pas de velours, pour partager leur drame en quelques heures d’une intensité insoupçonnée au regard de la « petitesse » des enjeux (peindre un tableau, composer un court morceau de violon, résoudre une équation…). La Vienne presque onirique dépeinte par le jeu se traduit à l’écran par une symphonie de sensations entre la névrose et le grandiose, entre les mille saveurs d’un marché populaire et la puanteur d’un club privé de vieux messieurs pris dans les effluves de sueur, de cigares et d’alcool fort.

Le rythme, mine de rien très soutenu, choisi pour la narration, et le parti pris fort de proposer un jeu très court mais sans aucun temps mort fait de The Lion’s Song un indubitable petit bijou du jeu vidéo indé, avec une vraie proposition ludique et esthétique, qui se ressent jusque dans la manière d’intégrer à la narration les choix du joueur, « à la Telltale ». A noter que le titre se paye le luxe, soutenu par son esthétique volontairement pleine de spleen et d’amertume, de proposer des conclusions d’histoires pas franchement heureuses, et pas toujours à la mesure des efforts produits par le joueur. Il m’est ainsi arrivé de regretter nombre de mes décisions, particulièrement dans le second chapitre, où ce sont clairement les mauvais choix qui se sont imposés à moi. Mais si The Lion’s Song a bien un discours, c’est que la réussite est pour le moins pavée de sueur et d’échecs, et qu’aucun triomphe, même mérité, ne s’obtient facilement.

Quelques menues imperfections

The lion's song trainS’il me fallait retenir quelque chose contre cette bien belle expérience que constitue The Lion’s Song, cela reviendrait à quelques dialogues parfois confus quant aux choix qu’ils entendent nous faire effectuer (il m’est arrivé de ne pas tout à fait comprendre les choix qui m’étaient demandés, bien que la VF soit d’une excellente tenue), et à quelques pans d’histoires vaguement « forceurs » dans leur volonté de lier les chapitres les uns aux autres et d’insérer, parfois au forceps, des références à la vie intellectuelle de l’Autriche du début du XXè siècle : il est intéressant d’y mentionner la figure vieillissante et excentrique de Gustav Klimt, par exemple, mais était-il besoin de l’insérer dans deux chapitres, dont un où l’intrigue ne le concerne ni de près, ni de loin ?

Je retiendrai aussi de The Lion’s Song quelques travers irritants dus à ce style de jeu, plus proche du film interactif que du véritable jeu d’aventure : la main du joueur est parfois lourdement guidée dans une direction « obligatoire », et un deuxième run vous fera très rapidement apparaître en clignotant les différentes grosses ficelles qui remettent encore et toujours l’histoire sur les rails prévus. Notons néanmoins que le titre fait de véritables efforts pour vous proposer de véritables embranchements et une véritable conclusion, en vous offrant même une galerie interactive où vous pouvez rejouer certaines scènes, effectuer d’autres choix et constater les changements sur le destin de tous les personnages du jeu. Une belle idée qui, à défaut de trouver une solution à l’éternel problème d’embranchement des titres 100% narratifs (comme parvient par exemple à le faire l’excellentissime Oxenfree), vous laisse au moins constater l’impact que vous avez pu avoir sur vos différents compagnons au cours du jeu, et l’ampleur limitée mais réelle que vos choix ont induit sur tel ou tel pan de la narration.

A ces quelques minuscules anicroches, The Lion’s Song fait parfaitement ce qu’il cherche à faire : proposer une expérience extrêmement intimiste autour de la notion de création, et en mettant en scène un microcosme de personnages névrosés, le tout enrobé dans une minuscule expérience « à la Telltale » située dans l’étouffant décor de l’Autriche-Hongrie crépusculaire. Si la seule lecture de ce paragraphe vous a donné envie de réinstaller Just Cause 3 et de tirer sur des trucs en hurlant « je suis Rico Rodriguez alias le Roi de la Merguez« , The Lion’s Song n’est probablement pas pour vous. Si vous êtes en revanche du genre à apprécier un bon livre dramatique ou à aimer déguster un bon verre de vin sur les bords de Loire en repensant à votre jeunesse perdue, MAIS SUR SWITCH, passez outre ses menus défauts et jetez vous sur ce jeu, il en vaut vraiment la peine.

The lion's song cercle mathématique

Si certains « jeux d’aventure narratifs » comme Oxenfree ou Firewatch ont véritablement fait avancer la formule proposée par Telltale en 2012 et déclinée à l’infini depuis, The Lion’s Song se contente d’en changer le décor et le ton, pour troquer zombies et super-héros contre des artistes et des savants torturés par l’angoisse de ne pas surmonter une épreuve-clé de leur vie. C’est loin d’être un défaut, tant ce jeu propose une écriture douce et sensible, bercée par des thèmes rarement abordés par le média (la place de la femme dans la société, la dépression, la peur d’échouer…). Si vous êtes prêts à vivre une expérience courte et à fleur de peau, soutenue par une direction artistique minimaliste mais impeccable, The Lion’s Song est désormais disponible sur de nombreux supports, cette version switch venant s’ajouter à celle déjà existante sur PC et sur Ios et Android.

 

Le Bon

Très bien écrit

Direction artistique extrêmement sensible et douce

Des thèmes rarement abordés par les jeux vidéo

O.S.T discrète mais très efficace

Le Pas Bon

Quelques ficelles un peu visibles

Des références parfois peu subtiles

zalifalcam
zalifalcam

J'aime les jeux double A, les walking simulateurs prétentieux et les JRPG, et plutôt que de me soigner, j'écris à leur propos.

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