Stygian : Reign of the Old Ones – La malédiction Lovecraft

Comme chaque année, pas mal de jeux estampillés  « Lovecraft » (officiellement ou non) sont sortis. Stygian : Reign of the Old Ones, développé par Cultic Games et édité par 1C Entertainment, en fait partie. L’occasion de voir s’il réussit à vaincre ce que j’estime être « la malédiction Lovecraft »

Pouvoir errer dans les ruelles maudites d’Arkham, nom iconique de l’univers de Lovecraft, dans une ambiance cauchemardesque. Vouloir faire un RPG aux mécaniques de jeu avancées. Proposer une narration qui combine avec habileté le meilleur des récits du célèbre écrivain. Voilà un peu ce que Cultic Games a souhaité insuffler à son jeu. Et c’est ce qui m’amène donc à cette critique.

Lovecraft, l’écrivain maudit

L’auteur américain occupe une place centrale dans ma culture littéraire. Évidemment c’est pour son inventivité et non pour ses petites et discrètes (pas du tout) remarques racistes. Son talent créatif hors norme se retrouve surtout dans sa description de « l’innommable ». Que ce soit pour les créatures ou les architectures, Howard Phillips Lovecraft ne donne jamais que de vagues indices sur les horreurs cosmiques auxquelles ses personnages font face. 

Pourquoi ce rappel ? Tout simplement pour que vous saisissiez bien le problème de toutes les adaptations visuelles (peintures, films, ou évidemment, comme ici, jeux vidéo) de ses écrits. Lorsqu’il y a représentation de l’indicible qu’on retrouve dans ses œuvres, cela passe forcément par un fort parti pris artistique. Cela peut diviser, déjà, mais surtout cela condamne d’une certaine façon les créations découlant de l’univers lovecraftien à une insurmontable imperfection. Au delà même de ce que l’on peut connaître des adaptations d’œuvres d’autres écrivains.

C’est en grande partie ce qui explique la fameuse « malédiction Lovecraft ». Ça et la flemme de certains créateurs de jeux qui se disent qu’en foutant deux références aux dieux très anciens et en collant 3 monstres tentaculaires on a tous les ingrédients de ce qui fait Lovecraft. Heureusement pour nous ici, Stygian Reign of Old Ones évite ces problématiques. Pourtant la malédiction semble tout de même l’atteindre…

Dans l’abîme du RPG

Écartons tout de suite les présentations.  Le titre de Cultic Games est un RPG et en tant que tel, il suit tous les canons de la création de de personnages. On a donc le choix entre des archétypes pré-conçus ou créer le nôtre. Pour la deuxième option, on décide du sexe, de l’âge, des classes, éventuellement des sous classes, évidemment le tout adapté à l’époque durant laquelle le jeu se déroule (années 1920) et à l’univers Lovecraft. On a notamment de l’explorateur, de l’occultiste, du chercheur, du détective et même de l’acteur.  Restent ensuite deux étapes. Déjà le système de valeurs et ensuite l’attribution des points de compétences. Vu que le second est assez classique, arrêtons nous sur le premier. On pourra choisir entre réaliste, humaniste, nihiliste, religieux, rationaliste et ésotérique. Selon notre vision du monde, les réactions du personnage aux événements mais aussi à d’autres facteurs seront souvent bien différentes.

stygian valeurs
Un système de croyance/valeur assez sympa

Je ne peux m’empêcher de féliciter dès le départ les développeurs sur la forme. Le jeu possède un style graphique qui colle très bien avec l’univers et permet d’illustrer avec talent le monde terrifiant dans lequel on se trouve projeté. J’y vois une pas si lointaine ressemblance avec le design de Don’t Starve. Peut être avec des traits plus « adultes ». Ça donne en tout cas une ambiance dérangeante adéquate. La petite ville de départ, Arkham (wink wink) et ses immeubles et commerces des années 1920, s’en trouve merveilleusement corrompue. Un sentiment de délabrement et de folie palpable qui s’accentuera. 

Côté audio, c’est moins unanime. On pèse bien le poids de l’horreur cosmique à laquelle on fait face par des notes graves et lentes. Des petites sonorités jazz, collant bien à l’époque, peuvent aussi se faire entendre. Mais tout ça n’évolue pas des masses et n’apparaît jamais comme un élément immanquable de Stygian : Reign of the Old Ones. Dommage, car c’est pour moi normalement un point essentiel en terme d’ambiance. Idem pour les voix même si c’est moins vital : on pourra entendre de temps en temps les plaintes d’agonie des PNJ errants d’Arkham. Mais c’est tout.

L’affaire Stygian : Reign of the Old Ones

Ce qui me fait finalement me focaliser sur la grande force de Stygian : Reign of the Old Ones c’est son écriture. Ayant reçu une clé du jeu, il m’était conseillé de faire le titre en anglais afin d’éviter les soucis de traduction française. Et heureusement pour moi, je me démerde pas trop mal. Parce qu’au jour où j’écris cette critique, ces problèmes persistent et d’après certains retours, cela gâche pas mal l’expérience de jeu. Cela affecte déjà un jeu qui a beaucoup de dialogues, alors encore plus ici lorsque ces dialogues sont essentiels. 

Quoiqu’il en soit, la narration de Stygian : Reign of the Old Ones témoigne d’une parfaite connaissance de l’univers de Lovecraft. C’est même plus que ça, il y a une maîtrise de ce qui fait la force évocatrice de ses écrits. Cela se voit par exemple dans le traitement de l’affliction mentale qui atteint les personnages devant des situations indescriptibles. Des réactions dans les choix de dialogues vont subitement devenir rouges et changer en cas de raison altérée. Les descriptions des bâtiments, des objets et des êtres sonnent toujours justes. 

stygian folie
Je crois que le monsieur n’est pas très heureux d’être là

L’ensemble de la narration ne suit pas un cheminement linéaire et retourne aux forces des vieux RPG. Des voies différentes pour atteindre un même but, y compris par le dialogue. Les multiples références à des noms de personnages et de créatures que l’on peut retrouver dans les écrits de Lovecraft parachèvent ce somptueux tableau narratif. Cela peut toutefois être une limite. En effet, ce niveau de lecture supplémentaire s’impose parfois un peu trop. Ce qui fait que le RPG finit par devenir un peu un jeu de niche pour les fans de l’auteur.

Des éléments de gameplay RPG sont par ailleurs proposés pour éviter de se focaliser uniquement sur la narration. C’est le cas du craft. Celui-ci est poussé et inventif mais il n’est pas des plus accessibles. D’autant qu’il nécessite de parcourir l’inventaire qui n’est pas franchement ergonomique. L’achat et la vente d’objets, dans ce même ordre d’idée, sont plutôt brouillons visuellement. A noter que l’on pourra parcourir l’aventure avec un maximum de deux compagnons, trouvables durant notre progression. 

Les combats tombés du ciel

Et si on vient déjà de voir apparaître certaines limites qui rognent sur l’excellente narration, cela empire. Le problème de Stygian : Reign of the Old Ones, ce sont ses phases de combat. En tant que RPG, il ne fait évidemment pas l’impasse sur les affrontements. Ceux-ci s’effectuent au tour par tour (chose que je supporte difficilement déjà quand ça n’a pas de justification in-game mais passons). A moins d’avoir bourré les points de discrétion, certains combats ne pourront être évités.  Et j’ai un peu la sensation que les développeurs ont choisi la moins bonne solution entre deux : soit des ennemis surpuissants forçant à la fuite et intégrant cela en mécanique de jeu. Soit des combats plus accessibles et donc intéressants, voire nécessaires, pour progresser.

stygian combat
Alors oui, c’est des clodos, mais quand même !

Là on a des combats souvent lents, difficiles, et qui dénotent un peu avec le côté ultra narratif. D’autant que le système de combat est très basique, avec des déplacements et des actions qui coûtent des points à dépenser. J’aurais vraiment aimé un système intégrant la narration comme outil d’affrontement, le tout avec un peu plus de dynamisme. Si c’est un choix conscient de Cultic Games pour témoigner de « l’absurdité de combattre », c’est mal fait.

Ça peut paraître un peu dichotomique mais je crois que le jeu sur ce point n’aurait pas dû s’attacher à la « logique lovecraftienne ». Ou alors choisir un système novateur intégrant la narration comme je le disais précédemment. En rendant les combats aussi punitifs et laborieux, ce qui en ressort c’est surtout de la frustration. Chaque affrontement devient un agacement là où les dialogues et l’histoire réussissent à nous happer dans la folie d’Arkham. 

Si Stygian : Reign of the Old Ones est frappé par la malédiction Lovecraft, ce n’est pas en échouant à approcher l’essence des écrits de l’auteur américain. Ça, il l’accomplit brillamment. Au point qu’il fait partie des meilleurs jeux sur ce critère.
Non, s’il est maudit, c’est parce qu’en voulant approcher au plus près la narration de Howard Phillips Lovecraft, le jeu en oublie d’être bon sur toute la partie purement ludique. C’est un défaut que j’ai pu mettre de côté puisque j’apprécie les œuvres originales. Et cela même lors des combats les plus insupportables et quelques bugs divers qui seront j’imagine corrigés. Mais qu’en est-il pour quelqu’un qui n’a pas cet attachement préalable ?

stygian etrange
La miniature me rappelle un type…

Stygian : Reign of the Old Ones a été testé sur PC, via une clé fournie par l’éditeur.

Stygian : Reign of the Old Ones est un magnifique cadeau fait aux fans de jeux de rôle et de Lovecraft. Il transpose avec excellence la folie et l’incertitude qui émanent de l’ensemble de son œuvre. Mais certains défauts du jeu peuvent se révéler rédhibitoires pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec le travail du maître de l’horreur. Le gameplay en combat, trop rigide et frustrant, et une interface pas forcément optimale, mettent ainsi à mal l’ambiance prenante du titre de Cultic Games. La malédiction Lovecraft l’atteint, mais moins que beaucoup d’autres jeux.

Le Bon

Ambiance parfaite

Un très bon RPG Lovecraft

Un énorme travail d'écriture

Le Pas Bon

Gameplay parfois archaïque

Difficile d'accès pour un non-initié à Lovecraft

La version FR (mais en cours d'amélioration)

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Veltar

Joueur de jeux vidéo qui aime la politique. Du coup j'écris surtout des trucs qui parlent des deux. Côté jeux : Stratégie, Metal Gear Solid et indés en pixel art. Consommateur régulier de séries TV et de films.

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