Mosaic – Métro, boulot, fiasco

Annoncé pour la première fois il y a 3 ans, Mosaic est le troisième jeu des Norvégiens de Krillbite Studio et arrive quelques années après Among the Sleep, jeu d’horreur traitant d’un sujet sensible : les violences parentales. Nous avions pu voir le jeu à la Gamescom 2018 en compagnie d’un des développeurs et la démo qui nous avait été présentée m’avait assez plu. Que ce soit artistiquement ou par les thèmes abordés, Mosaic nous promettait une expérience narrative empreinte de poésie et de dénonciation. Finalement, après un an de report, le jeu sort aujourd’hui et j’ai pu le parcourir d’un bout à l’autre. Il faut avouer que ce fut une sacrée douche froide…

Dans Mosaic, on incarne un personnage muet dans un monde dystopique dirigé par les corporations. Dans une ville gigantesque, grise et terne, les habitants se ressemblent tous et n’ont pour seul objectif de vie que d’aller au boulot et de se plier aux lois des entreprises. Notre personnage, cependant, est un rêveur et il en a désormais assez du conformisme et de son train-train quotidien. Il fera face à sa routine et décidera de s’évader le temps de quelques instants lors de ses trajets pour aller au boulot afin de sortir de sa torpeur et d’ouvrir les yeux sur le monde dans lequel il vit.

Un poisson

Dit comme ça, Mosaic a l’air de proposer un jeu narratif aux thèmes forts et d’actualité. La corporation pour laquelle le personnage travaille possède un monopole sur les panneaux publicitaires de la ville et dans diverses activités comme les applis de rencontres amoureuses ou les cookies clickers. Mais en parcourant les quelques heures de l’histoire, on se rend compte que, finalement, c’est le joueur qui est prisonnier du monde de Mosaic plutôt que le personnage. Le jeu de Krillbite semble se contredire à chaque instant, voulant dénoncer d’une part un monde impersonnel dans lequel personne n’a d’autre choix que d’aller faire le même travail répétitif, mais qui, d’autre part, nous oblige à suivre ce qu’il veut nous dire. Un certain paradoxe qui aura tôt fait de me convaincre du ratage qu’est le jeu. Derrière un faux gameplay, Mosaic nous tient finalement par la main et nous emmène où il veut qu’on aille pour nous débiter tout du long une satire moralisatrice sans substance.

Prenons le meilleur exemple de ce que je viens de dire. Tous les matins, après s’être lavé les dents (une étape obligatoire si on veut pouvoir sortir de l’appartement), un poisson rouge (?) apparaît dans le lavabo. Celui-ci alpague notre personnage en lui demandant pourquoi il continue de suivre cette vie sans aucun sens et lui enjoint de changer sa vision des choses. Lors de ces courtes phases de dialogues, on peut parfois choisir sa réponse. En gros, « tu as raison » et « chut laisse-moi tranquille ». Qu’importe le choix de la réponse, le poisson ne change pas son discours et nous assène sa morale toute puissante. Autre choix à la fin de ces dialogues, le jeter dans les toilettes pour qu’il nous laisse tranquille ou le mettre dans notre poche pour qu’il nous accompagne. Même en le jetant, il revient quelques minutes plus tard pour recommencer avec sa morale à base de « Ouais c’est pas bien ce monde il est caca ouvre les yeux franchement c’est mieux de pas faire comme ils disent ces grands méchants des corporations ! ». J’ai voulu confirmer cette idée en relançant une partie après avoir fini une première fois le jeu. Cette fois, j’allais suivre à la lettre le manuel du parfait petit employé et me concentrer sur le fait d’aller au travail et rien d’autre.

Mosaic foule en mouvement
Les couloirs du RER A n’ont rien à envier aux couloirs de Mosaic

Sauf que voilà, il m’a fallu 10 minutes pour être convaincu : s’il est possible de passer à côté de certaines distractions proposées (sauver un chat dans un arbre et lui faire un câlin, profiter d’un rayon de soleil sur le visage…), d’autres nous sont assez brutalement imposées et il est impossible d’avancer si on ne passe pas par le chemin que le jeu veut qu’on prenne. En résulte donc, comme je l’ai dit plus haut, une satire moralisatrice vide de toute substance et sans que l’on se sente impliqué. Aucun choix fait n’a d’incidence sur le monde de Mosaic – par exemple j’ai téléchargé l’application de bourse sur mon téléphone en jeu et j’ai acheté à balle des actions de mon entreprise afin de faire chuter le cours de celle-ci (oui, apparemment en achetant plein d’actions ça fait baisser le cours ici), le cours chute, mais rien d’autre ne se passe, et même s’il augmente et que je veux vendre, l’argent perçu ne sert à rien – et le gameplay proposé est parfois tellement brouillon qu’on se retrouve à tâtonner jusqu’à ce que ça marche, sans comprendre pourquoi ça a marché, et nous laissant donc avec cette seule impression : « bon bah ok je peux avancer alors avançons ».

RIP la subtilité

Le message de Mosaic ne passe pas que par ces points et veut véritablement se transmettre par sa direction artistique. Chaque plan du jeu est pensé avec une nouvelle idée pour caricaturer le ridicule d’une ville et d’une vie conformiste, impersonnelle où tout le monde se ressemble, tout le monde fait la même chose et où la liberté de penser et agir par soi-même est quasiment inexistante. Sauf que tous ces plans s’enchaînent les uns après les autres et nous proposent des situations posées là simplement parce que les équipes ont eu une nouvelle idée à ce moment et qu’il fallait l’intégrer « pour fer reflechire ». Si, à l’œil, ce côté artistique fonctionne, au niveau évocateur, cela ne prend pas. Le jeu nous met continuellement face à des évidences et des images déjà vues et revues et défonce la subtilité à grands coups de massue dans la tronche. Les centaines de boxs s’alignant dans des salles de travail immenses, les gens en costumes sombres marchant tous dans la même direction le nez rivé sur leur portable, la méga corporation dirigée par un ordinateur ouuuuh sa fé peure ! Et j’en passe. A aucun moment du jeu on ne se dit autre que chose que « Mais ils ont demandé à un ado de 14 ans qui a lu 4 fois 1984 de dessiner une dystopie capitaliste ? »

Mosaic musicien
La musique joue un rôle important dans Mosaic, mais cet air de sax m’a horripilé.

Dommage car, même si le thème est déjà vu, il y avait beaucoup de bonnes choses à faire pour critiquer ce système. Mais Krillbite passe complètement à côté de tout ce qu’il veut nous montrer et nous raconter. De même, la musique est censée représenter une part importante de Mosaic mais est totalement ratée. En effet, le personnage croisera sur son chemin divers musiciens faisant la manche (oulala c’est pas bien ces manouches qui mendient dans cette société attention ils sont dangereux!). Ceux-ci jouent des airs très répétitifs qui, lorsque le personnage s’approche d’eux, lui rentrent dans le corps sous forme de bulles de couleur. Cette musique viendra perturber nos phases de travail qui se présentent comme des mini moments de réflexion où il est nécessaire d’optimiser des ressources pour les faire arriver au supercalculateur (je n’explique pas très bien, même moi je n’ai pas bien compris à quoi ça servait même si ces quelques moments ne sont pas dégueux). Tel un air de musique qui est coincé dans notre crâne, on se retrouvera distrait par ces bulles de couleur qui viendront empêcher la bonne avancée de notre travail d’extraction de ressources numériques. Là encore on revient sur la contradiction totale du jeu dans ses messages. Il n’y a aucun moyen de laisser ces airs nous envahir pendant notre travail puisque ceux-ci sont seulement présentés comme étant des nuisibles et il est nécessaire de s’en débarrasser si on veut pouvoir terminer la journée.

Et puis, qualitativement, ces musiques sont d’un triste ! Déjà, individuellement, les instruments proposent des airs vraiment pas inspirés et composés de tout au plus 3 notes, mais alors, mis ensemble, j’ai cru que mon cerveau allait exploser tellement cela m’irritait les oreilles.

Mosaic a été testé sur PC via une clé fournie par l’éditeur

Je vais m’arrêter là pour Mosaic. Je pense vous avoir suffisamment exposé la situation pour que vous vous rendiez compte de la qualité globale du jeu de Krillbite et il est inutile d’énumérer encore et encore des choses qui ne vont pas (je vous ai parlé de l’application Blip Blop, le cookie clicker du jeu qui est une nouvelle preuve de message raté ?). Et, si j’ai l’air assez violent dans mon argumentation, croyez-moi que ce n’est pas de gaieté de cœur que je vous dis tout cela. Honnêtement, je pense que Mosaic avait le potentiel pour être un très bon jeu, mais Krillbite est passé totalement à côté de toutes ses idées. On croirait ce jeu sorti de la tête d’un adolescent encore un peu naïf à qui on aurait demandé en classe d’écrire sa toute première dissertation sur ce qu’il pense du monde d’aujourd’hui. Si artistiquement Mosaic nous montre de belles choses, celles-ci apparaissent insipides et nous laissent de marbre tant leur signification et le message délivrés sont forcés et tristement classiques.

Le Bon

Artistiquement agréable

Des jeux de lumières assez bien faits

Le Pas Bon

Le message complètement raté

Les contradictions constantes entre gameplay et narration

La musique

Aucune influence du joueur sur quoi que ce soit

Benjamin
Benjamin "Noodles"

Faire des jeux de mots c’est mon dada. J'aime bien tous les jeux aussi. Sauf les mauvais ou ceux qui nous prennent pour des glands.

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