La chasse aux anglicismes dans le milieu du jeu vidéo est ouverte

Parmi les choses quasi immuables depuis des décennies, on peut compter sur le fait qu’en toute occasion les Français trouveront du mal à dire de la cuisine anglaise et les Anglais ne perdront pas une occasion de rigoler du conservatisme linguistique des Français. Cette semaine, c’est le Guardian qui s’en donne à cœur joie après la publication au Journal officiel d’une mesure visant à préserver le français de la vilaine influence américaine. Quel rapport avec les jeux vidéo me direz-vous au cas où, après trois semaines d’absence, j’aurais oublié le concept du Pixel Post. Hé bien il s’agit d’une mesure visant à évincer les anglicismes en rapport avec le monde du jeu vidéo.

Gameurs et gameuses d'e-sport, ou pour éviter les anglicismes, joueurs et joueuses de jeux vidéo de compétition.
Ce n’est plus du e-sport, mais du jeu vidéo de compétition.

Fini donc les streamers, matchmaking et cloud gaming, bonjour joueur, -euse-animateur, -trice en direct, joueur, -euse en direct, appariement de joueurs et jeu vidéo en nuage. Ces nouveaux termes et recommandations viennent de la Commission d’enrichissement de la langue française, chapeautée par le ministère de la Culture. Pour ne pas être de mauvaise foi, il faut commencer par rappeler que ces annonces ne sont pas vraiment contraignantes, sauf pour les textes légaux et officiels, le reste d’entre nous peut continuer tranquillement à appauvrir le français en toute quiétude. Au-delà du côté un peu risible de la chose et notamment du fait que le ministère de la Culture justifie ces mesures par la nécessité de rendre le jargon vidéoludique plus accessible aux non-joueurs (alors que je ne vois pas bien comment « jeu vidéo en nuage » parlera plus à mes parents que le « cloud gaming »), cette nouvelle itération de cette lubie franco-française qu’est la chasse aux anglicismes pose la question de l’intérêt de la préservation de la langue française et surtout de la pertinence de l’approche utilisée. D’abord, cela s’inscrit dans le cadre de la loi Toubon (1994), qui a beaucoup fait rigoler outre-Manche et outré le Figaro à sa promulgation, car elle allait freiner la compétitivité. C’est d’ailleurs à la loi Toubon que l’on doit ces petits astérisques sur les affiches publicitaires qui traduisent les slogans en anglais même lorsque ça paraît tout à fait inutile. Mais la loi Toubon assure également que votre contrat de travail français soit rédigé en français et donc compréhensible par vous et la traduction de documents professionnels (notamment dans le domaine médical).

L’omniprésence de l’anglais a tendance à faire oublier que tout le monde ne maitrise pas l’anglais (ou toute autre langue étrangère) ou pas suffisamment pour en saisir toutes les nuances et que la traduction reste nécessaire pour assurer une bonne compréhension. C’est d’ailleurs pour ça que les développeurs/éditeurs de jeux vidéo devraient penser à la traduction de leurs jeux en amont afin d’en faire profiter dans de bonnes conditions, le plus grand nombre. Le problème actuellement, c’est que ces propositions de néologismes/traductions ne répondent souvent plus à un besoin. Proposer un néologisme pour quelque chose qui fait son apparition progressive dans le quotidien, comme un ordinateur en son temps, est une chose, essayer de remplacer un terme utilisé abondamment depuis des années en est une autre. C’est également nier le fait qu’une langue évolue de manière organique, et s’approprie des mots pour répondre à ses besoins. D’ailleurs, la francisation de l’orthographe de gameur (gamer) et la création du mot gameuse montrent que les anglicismes sont souvent adaptés aux spécificités de la langue qui se les approprie. Et combien d’entre nous utilisent vraiment le mot pourriel ? Dans certains cas, il est utile de rappeler que des mots français existent, par exemple, pitch est de plus en plus utilisé alors que scénario ou synopsis marchent très bien aussi, mais le choix final revient au locuteur. On peut d’ailleurs voir que dans la liste, certains sont déjà utilisés : early access et accès anticipé sont tous les deux courants par exemple. Au lieu de vouloir à tout prix donner l’illusion de contrôler l’évolution de la langue française, il existe d’autres manières de protéger et enrichir la langue, comme financer les productions audiovisuelles francophones, prendre en compte la diversité du français et du monde francophone, promouvoir la traduction, etc.

BatVador

Traductrice ascendante topiaire qui aime les city builders, les dystopies et les jeux avec des gens déprimés dedans.

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