Rosewater est un jeu d'aventure à l'ancienne, prenant place dans une version alternative et étrange de la conquête de l'Ouest. Une franche réussite pour un sujet finalement assez rare dans le jeu vidéo.
Comme je le mentionnais dans un article sur le fabuleux Arco, le genre du Weird West, ces westerns teintés de SF et de fantastique, a le vent en poupe dans le monde du gaming depuis quelque temps. Néanmoins, l'évocation du Far West et de la Ruée vers l'or demeure un sujet relativement discret, et surtout un prétexte à des gameplays axés sur tirer sur tout ce qui bouge tel le dernier des pendejo. Si Red Dead Redemption et sa suite ont tant marqué à l'époque, c'est parce que les grandes fresques vidéoludiques dans ce registre appartiennent majoritairement à la préhistoire du média. Cependant, cette page douteuse de l'Histoire nord-américaine ressurgit de temps à autre, par petites vaguelettes. Dans les années 90, l'improbable Outlaws de LucasArts avait ainsi tenté le coup. Mais il me semble que Rosewater, du haut de ses cinq ou six longues années de développement, emprunte davantage à l'esprit d'un autre jeu de l'époque, pourtant situé bien loin du soleil cuisant du Texas : le jeu d'aventure The Last Express, avec ses acteurs rotoscopés, ses dialogues hauts en couleur et son casting cinq étoiles. Le résultat est assez particulier, à la fois point and click extrêmement classique, fresque digne des plus grands westerns de la littérature de l'imaginaire, farce bourrée de twists bouffons et propos pour le moins ultramoderne.
Desperadingues
Techniquement, Rosewater est la suite de Lamplight City, un jeu également écrit et développé par le scénariste Francisco González au sein de son studio Grundislav Games il y a quelques années. Nul besoin d'avoir parcouru ce chouette petit jeu pour entrer dans cette nouvelle virée dans l'uchronie étrange de la Vespuccie Occidentale. Un monde divisé entre les forces royales de la Nouvelle-Bretagne, les révolutionnaires combattant les forces de la Nouvelle-Espagne et autres factions vaguement familières, sur fond de révolution scientifique basée sur les puissances mystérieuses de l'éther. Rosewater reprend une partie des idées de Lamplight City, mais il place son intrigue quelques années plus tard, dans un contexte finalement assez différent, et en prenant soin de vous résumer ce que vous avez besoin de savoir dans les premières minutes du jeu.
Et de toute façon, même si vous n'avez pas envie de vous plonger dans toutes les subtilités de l'univers imaginé par González, ce n'est pas si grave : le fond est relativement simple et raccord avec les épopées des grands classiques du western. À l'exception de la présence de sectes New Age, de bobines de Tesla quasi magiques et autres automates futuristes, bien sûr. Mais dans le fond, rien qui déroge aux classiques de la grande époque des grandes cavalcades du western spaghetti. Vous incarnez Harley Leger, ancienne catcheuse reconvertie dans le journalisme (ça ne s'invente pas), débarquant pour un travail de reporter au fin fond d'une ville de l'Ouest en pleine décrépitude. En deux coups de cuiller à pot et après avoir assisté à une baston de saloon on ne peut plus épique, la voici acoquinée avec une bande de losers locaux. Et, bien entendu, lancée sur la piste d'un fabuleux trésor planqué par un savant fou disparu. Quelque part entre Les Mystères de l'Ouest et une étrange version féministe de Tintin, c'est une épopée assez haletante qui s'engage. Un voyage étrangement long, d'ailleurs, puisqu'il m'a tout de même fallu une bonne quinzaine d'heures pour en voir le bout (un peu moins si j'avais eu la solution sur les genoux, le jeu présentant une ou deux énigmes un peu retorses).

On le comprend d'ailleurs assez vite : malgré la présence de ces quelques puzzles un peu élaborés, Rosewater est un point and click très axé sur son scénario, et surtout sur ses personnages. On se retrouve assez vite à voyager avec cinq compagnons représentant tous une compétence précise (la médecine, le baratin, la dynamite...), et l'intrigue va essentiellement progresser à coup de dialogues, nombreux, longs, et superbement interprétés par des comédiens très talentueux. C'est une des forces du jeu : vous offrir, par vos choix et votre rapport à votre équipe, des solutions alternatives pour avancer et orienter (légèrement) le sens de l'intrigue.
Cent balles, un mars, ou mon poing dans ta g... ?
À de très nombreuses reprises, Rosewater va ainsi vous mettre face à des situations nécessitant de mobiliser les compétences de votre équipe de bras cassés. En vous offrant bien entendu la possibilité de parvenir à vos fins de manière plus ou moins créative en fonction des relations tissées avec elleux. Un type vous barre l'entrée d'un bâtiment important ? Vous allez généralement avoir le choix entre accomplir une quête pénible (et possiblement immorale) pour lui, trouver un moyen de le corrompre (dans la limite des stocks de votre bourse) ou… lui coller un énorme pain, passé de lutteuse oblige. Souvent, et c'est également très appréciable, vos compagnons pourront même prendre le relais sur tel mini-jeu ou tel puzzle trop retors. Il est ainsi rarissime que le rythme de l'intrigue baisse à cause d'un mur de difficulté mal géré.

Le côté malin de l'aventure, bien que cela soit forcément un peu artificiel dans une histoire qui doit bien finir par avancer sur des rails relativement stricts, c'est que vos choix dans les conversations et votre comportement général vont fréquemment vous revenir en pleine poire. Oui, vous pouvez avancer en vous comportant comme une brute. Mais cela va sans doute induire quelques conséquences déplaisantes dans la seconde partie du scénario. La petite touche de modernité du gameplay (certainement la seule) de Rosewater vient de ce sentiment de façonner un tout petit peu le destin final de cette bande de doux dingues. Une fraîcheur d'autant plus appréciable que l'aventure est servie par une écriture plutôt dans le haut du panier du genre. Même si j'ai été parfois dérouté par la manière dont l'intrigue semble ne jamais tout à fait savoir si elle se situe dans le registre du drame ou dans celui de la pure gaudriole.
En effet, je crois que si cette œuvre n'a pas vraiment de défaut saillant, sa manière de gérer les ruptures de ton pourra déstabiliser. Imaginez que dans une scène vous soyez en train de discuter de manière sérieuse du génocide en cours des natifs américains (ou plutôt vespucciens dans le cas présent), avec des réflexions assez poussées sur la colonisation... et que quelques minutes plus tard vous vous retrouviez en pleine scène slapstick à la Terrence Hill et Bud Spencer à distribuer les patates sur fond d'explosion cartoon. C'est un peu ça, Rosewater : essayer de capturer toute l'âme du western dans ce qu'elle a à la fois de plus sérieux et de plus puéril. Ce n'est pas pour rien que le genre est à la fois adulé par de vieux cinéastes bougons et par des CP/CE1 complètement immatures, sans doute.

Rosewater a été testé sur PC via une clé fournie par l'éditeur.
Alors que la production de jeux d'aventure est absolument pléthorique et que chaque année nous apporte des pépites à ne plus savoir qu'en faire, Rosewater est un jeu qui parvient de manière surprenante à garder, sous des atours classiques, une grande singularité. Cela ne tient pas à grand-chose : des énigmes bien ficelées, un rythme qui ne baisse jamais vraiment, des comédiens talentueux, quelques variations appréciables dans les quêtes... Mais surtout, je crois, le talent de Grundislav Games à assembler un casting de personnages pas toujours crédibles, pas toujours très élégamment brossés, mais terriblement attachants. Des gens avec qui on apprécierait de passer une soirée au coin du feu à parler de tout et de rien. Quitte à se réveiller sans sa bourse. Howdy ! Ce sont les risques du métier !
Les + | Les - |
- Histoire amusante et rythmée... | - ... Avec quelques ruptures de ton qui peuvent dérouter |
- Un casting très réussi | - Quelques animations en rotoscopie qui manquent légèrement de naturel |
- Bon équilibrage dans les énigmes et dans la variété de leurs résolutions | - Hélas, pas de VF, et un niveau d'anglais (ou d'allemand) très correct exigé |
- La bande-son très réussie |

zalifalcam
J'aime les jeux double A, les walking simulateurs prétentieux et les JRPG, et plutôt que de me soigner, j'écris à leur propos.
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