Antagonistes – Sniper Wolf la Blessée

Antagonistes est une série de portraits non-exhaustifs de figures du jeu vidéo qui viennent s’opposer au protagoniste que l’on incarne. Mais plus qu’un simple vilain, ces « méchant(e)s » retenu(e)s possèdent à chaque fois une ou plusieurs caractéristiques qui les rendent vraiment uniques. Évidemment, puisqu’il s’agit d’aborder leurs actions et leurs parcours, parfois en profondeur, les portraits contiennent très souvent des spoils majeurs. Vous voilà prévenus !

I finally understand. I wasn’t waiting to kill people… I was waiting for someone to kill me… A man like you… You’re a hero. Please… set me free…

La saga Metal Gear Solid est un incroyable réservoir d’antagonistes iconiques. Et parmi eux, certains sortent forcément du lot. J’ai parlé de Gray Fox/Franck Jaeger, mais il n’est pas le seul à posséder une aura toute particulière. C’est aussi le cas de Sniper Wolf.

Couchée au sol, agonisante, Sniper Wolf rend finalement son dernier souffle. Des loups hurlent leur tristesse d’avoir perdu leur maîtresse mais peinent à couvrir les sanglots d’Hal Emmerich, tombé amoureux de la jeune femme. Et pour nous, le premier sentiment que l’on ressent n’est pas la satisfaction d’avoir vaincu une adversaire dangereuse, mais le regret d’avoir dû le faire. Un habile tour de force de la part d’Hideo Kojima. 

Tour de force car la première rencontre de Snake avec Sniper Wolf se fait après que cette dernière ait tiré trois balles sur l’attachante Meryl, la blessant gravement. Elle s’effondre alors dans une zone à découvert. La sniper attend avec la patience légendaire qui est sienne que Snake s’avance pour l’avoir dans son viseur.

Dans l’impossibilité d’affronter son adversaire et de pouvoir secourir Meryl, le héros se voit forcé à rebrousser chemin, afin de trouver de quoi être à arme égale. La gravité des blessures de Meryl et la frustration de ne pas avoir pu réagir font naître une colère toute légitime. Et pendant que Solid Snake part à la recherche de son propre fusil à lunette, Sniper Wolf continue d’attendre. Il revient, Meryl a disparu mais le pointeur rouge discret indique que la soldate est toujours là. Un véritable affrontement a cette fois lieu, que Snake remporte.

Blessée, Sniper Wolf prend la fuite. Du moins c’est ce qu’elle veut faire croire : il s’agit en fait d’un piège. Il est capturé pour être soumis à la torture. Mais d’avance, Sniper Wolf sent que celui qu’elle a marqué comme sa proie lui fera à nouveau face. Et elle le traquera à nouveau. Pour de bon. Et effectivement, Snake s’échappe. Il se dirige ensuite vers le hangar où est entreposée le Metal Gear REX, mais pour y arriver, il doit traverser une large zone extérieure enneigée. A peine le temps de faire quelques pas qu’il est touché par un tir. Assaillante invisible, Sniper Wolf, comme elle l’avait promis, l’attendait.

Alors que Snake contacte Otacon par codec, elle s’interpose dans la conversation, et malgré les demandes répétées du scientifique, tient à son combat contre Snake. Camouflée, invisible ou presque, elle se sait avantagée. Mais pour la première fois depuis longtemps, Sniper Wolf a un adversaire à sa mesure. Le duel s’engage. Elle scrute le moindre mouvement, mais Solid Snake semble toujours avoir un coup d’avance. Elle se rend alors compte que ses talents ne lui permettent pas de le terrasser. Pire, il prend peu à peu l’avantage. Acculée sur son propre terrain, battue là où d’habitude elle excelle, elle est frappée par une ultime balle. Elle s’effondre. La voilà mortellement blessée. L’homme qui l’a vaincue sera alors le confident de ses derniers instants.

Solid Snake écoutant avec attention les derniers mots de Sniper Wolf

On apprend donc qui se cache derrière l’impitoyable tireuse d’élite. Une femme kurde d’une vingtaine d’années, dont l’enfance est faite de proches assassinés, de déplacements d’un camp de réfugiés à un autre, de colère et de désespoir. Un quotidien affreux, rompu un jour par Big Boss, qu’elle préfère appeler Saladin, en hommage au légendaire héros kurde. Celui-ci lui offre la possibilité de ne plus avoir à choisir entre fuite et mort. Sous son aile, elle va connaître une nouvelle voie, celle du combat et de la révolte.

Après avoir tenté de fuir les horreurs commises par les hommes, elle a donc pu voir à travers son viseur ces affrontements stériles mais meurtriers. Mais cette solution n’a fait que masquer ce qui la ronge, une blessure qui est présente depuis le départ. Une blessure que rien n’a pu cicatriser. La voie du combat lui a permis d’oublier, car focalisée sur la vengeance, sur la mission, sur la proie à abattre. Mais dans le fond, elle n’a jamais pu guérir. Elle a tellement construit sa personnalité de tueuse sans coeur et essayé d’effacer son vécu que même son addiction au diazépam passe pour une conséquence de son rôle de sniper. Mais là, sous nos yeux, on constate que la fin de son existence de guerrière la ramène à la réalité : elle reste condamnée aux tourments des premières années de sa vie. Et la seule chose qu’elle attendait, c’était la mort, par la main d’un héros.

Snake et Otacon devant le corps de Sniper Wolf

Antagoniste par nature, Sniper Wolf est marquante pour deux raisons. La première, c’est parce que son profil de combattante kurde, un peuple sans Etat, résonne encore beaucoup dans l’actualité. Traqués et exterminés par l’Irak de Sadam Hussein à la fin des années 80, les Kurdes sont aussi sévèrement discriminés par la Turquie et menacés par les combattants restants de Daech. Les images de femmes kurdes se battant au front pour repousser les fanatiques de l’Etat Islamique ont fait le tour du monde ces dernières années, et donnent forcément un écho particulier à l’histoire de Sniper Wolf. Une dose de réalisme qui ne fait qu’accentuer aujourd’hui l’empathie que l’on peut ressentir en assistant au discours final de la jeune femme.

L’autre raison, c’est par toute la dimension symbolique de la fin du combat. Déjà parce que Sniper Wolf incarne une continuité implicite entre Big Boss et Solid Snake : le premier lui avait donné une opportunité d’échapper à la mort, mais elle a dû pour ça se construire autour de sa propre colère et sa soif de vengeance. Ce n’est qu’avec son affrontement contre le second qu’elle est véritablement sauvée. Symbolique aussi par tout ce qu’apporte cette séquence : une musique devenue iconique, la neige comme décor froid mais mélancolique, et les derniers mots de Sniper Wolf qui permettent de mesurer une fois de plus le poids de la guerre. Une nouvelle attaque contre cette machine qui broie tout et qui a changé l’âme innocente d’une petite fille effrayée en un instinct haineux de tueuse revancharde.

Comme pour la mort de Gray Fox, celle de Sniper Wolf aura des conséquences sur le personnage de Solid Snake et la suite de l’aventure. Les questions que lui pose Otacon, alors qu’il s’éloigne du corps de sa défunte adversaire, sont simples mais éloquentes : “What was she fighting for ? What am I fighting for ? What are you fighting for ?!”. Ce “pour quoi combattre”, qui finira par devenir de plus en plus pour Snake, au fil de la saga, un “pourquoi combattre ?”.

La mort de Sniper Wolf par Lap Pun Cheung – @c780162
Avatar
Veltar

Joueur de jeux vidéo qui aime la politique. Du coup j'écris surtout des trucs qui parlent des deux. Côté jeux : Stratégie, Metal Gear Solid et indés en pixel art. Consommateur régulier de séries TV et de films.

Aucun commentaire

L'espace de commentaires est fermé